2018-09-08

Les mulets du sel_ 3


Les mulets


Au rez-de-chaussée de l’auberge se trouve l’écurie ; là  sous la poussière des siècles, demeurent des anneaux pour attacher les mulets, des fers, des clous qui prennent tout leur sens à mesure que je découvre cette histoire des mulets et des muletiers. 



L’usage est d’avoir cinq anneaux, car les mulets vont par cinq en caravane sur les chemins.

Ce jour-là (le 8 septembre 1710, il y a 308 ans), ils sont treize mulets dont il faut s’occuper. En effet un curieux équipage est arrivé chez nous, comme il est raconté dans les premiers épisodes Les mulets du sel-1 et 2 .

Le jeune Joseph accompagne son père, Joseph Audibert, l'aubergiste. Ils descendent l’escalier menant à l’écurie de notre maison. 


L'hôte et son fils doivent nourrir les mulets pendant que les hommes se restaurent à l’auberge. Ils ont parcouru plus de 30 km par une longue route, en suivant le Verdon depuis Bauduen. Il faut vérifier l’état de leurs fers et appeler le maréchal ferrant.


Au calme dans l'écurie, Joseph peut enfin poser les questions à son père, pour mieux comprendre l’émoi suscité dans notre village par la présence des gabelous et des deux hommes prisonniers.
Joseph a vu l’un d’eux donner la bourse à sa mère, Françoise Gaillardon.
Son père lui explique que cette bourse de 28 écus doit servir pour organiser la délivrance des contrebandiers. Lui-même va rencontrer leurs compagnons de Gréoux et voir comment ils vont donner l’assaut aux gabelous lorsqu’ils traverseront la forêt de Cadarache. Il demande à son fils de n’en rien dire et lui confie la maison, avec la promesse d’obéir à sa mère quoi qu’il arrive.  


Le jeune garçon comprend qu’il faut aussi protéger les mulets. Il sait que parmi les travailleurs qui arrivent à économiser quelque argent, certains achètent un mulet pour les aider dans les travaux des champs. Les pauvres les louent pour porter les charges dans le village, ou transporter les productions locales depuis la haute-Provence, jusqu’à Aix et Marseille. Joseph, le père explique que, l'année ayant été catastrophique, pour gagner de quoi survivre certains se laissent encore tenter pour prêter l’animal à des contrebandiers ou des faux sauniers. Mais gare à ceux qui se font prendre, les mulets seront confisqués.
Alors le mulet est perdu ? s’inquiète le jeune garçon.
Les pauvres sont toujours perdants, affirme son père, mais lorsque les mulets sont revendus, il y en a qui gagnent gros.


Les faux sauniers, surveillés par les gardes dans la salle de notre auberge, se trouvent dans une très mauvaise situation. Ils vont être conduits aux prisons d’Aix et l’on ne donne pas cher de leur avenir.
Alors il faut vraiment les aider ! dit l’enfant à son père.
Joseph, l’aubergiste promet de s’y employer avec l’aide de leurs compagnons de Gréoux et de ses voisins de Saint-Julien.

Les muletiers

Portant les charges dans le village, ou transportant les productions locales jusqu’à Aix et Marseille,
« Cet animal, fort et courageux, supporte une charge de 5 à 600 livres ; […] il peut demeurer près d’un jour sans boire ni manger. […] On fait avec cette monture à peu près une lieue de Provence par heure. Le conducteur le suit à pied : dès qu’il est arrivé, il fait reposer ses mulets pendant environ quatre heures. » *

Les lieues de Gascogne & de Provence contiennent 3000 toises. Soit, pour une toise de 1,949 m : 5,847 km
« Le muletier est le pivot de l’activité commerciale de villages et bourgs de Haute-Provence » explique Alain Collomp in« la maison du Père ». Certains muletiers deviennent commerçants pour leur propre compte.

Toujours sur les mauvais chemins et dormants dans les auberges, les muletiers sont bien connus de la population. D’ailleurs, muletiers et aubergistes sont souvent liés, comme on le constate dans la famille de Joseph Audibert. Ceci confirme la confiance que pouvaient avoir en leur hôte les muletiers qui ont glissé la bourse à l’hôtesse (voir épisode 1) 

L'épisode 4 est à suivre dans le prochain #RDVAncestral.


Merci : Joseph Piégay
Pour lire les épisodes précédents :

2018-08-31

Les mulets du sel_2


1709-1710, le Grand Hiver.


Les années 1709 - 1710 ont été particulièrement pénibles pour les pauvres gens.
Le Grand Hiver 1709 fut extrêmement rigoureux à partir du 6 janvier, la froidure détruisit les semences. Le gibier périt; les oliviers, les amandiers et les noyers gelèrent. Durant l’été suivant, les pluies firent pourrir les céréales. Les prix montèrent, la disette faisait mal au ventre des plus désavantagés. L’hiver 1710 fut également rude, maladies et pénuries alimentaires ruinèrent le pays. 

Matin d'hiver à Saint-Julien (Var)

Je ne sais pas ce qu’il en est dans l’auberge de Saint-Julien, mais on dit qu’à Castellane « Le blé était si rare qu’on ne recevait plus les étrangers dans les auberges, à moins qu’ils n’apportassent eux-mêmes le pain dont ils avaient besoin » [1]
A Paris, le roi ne s’inquiète guère des malheurs du peuple. Il est occupé avec la construction de Versailles et par les guerres d’Autriche qui coûtent cher. Dans les campagnes, les gens sont sollicités pour nourrir et loger les troupes qui traversent la Provence. Louis XIV a besoin d’argent, la gabelle apparaît comme une taxe fort impopulaire.

Le sel
Dans nos villages, on discute de cet impôt injuste. Le sel est précieux, indispensable pour la cuisine, pour la conservation des aliments. Il est précieux, mais pas rare, les Provençaux le savent. 
« Le sel ? Il est assez facile à produire, plus que le blé ou l’huile. Il faut de l’eau de mer, du soleil et du vent.» [2]

Les cultivateurs qui ont tant peiné lors des récentes intempéries se rendent bien compte de l’injustice, d’autant que les nobles y échappent. Les taxes ont augmenté, en 1710, jamais le sel n'a été aussi cher. La contrebande est bien tentante. Pourquoi payer cet impôt alors qu’il suffirait d’aller acheter le sel aux producteurs du littoral ? 

Sous ce renard, d'autres ancêtres cachaient du sel

Les faux sauniers
Beaucoup soutiennent ceux que l’on appelle les faux sauniers. Dans notre village, plusieurs hommes vont essayer de les aider à se sortir de ce mauvais pas puisqu’ils ont été arrêtés par les gabelous, ces douaniers à la solde des fermiers du roi.


Nous les avons rencontrés dans notre auberge où ils ont fait halte lors du premier épisode des mulets du sel. Ce jour-là (le 8 septembre 1710), après avoir servi les repas, notre hôte, Joseph Audibert, sort discrètement de chez lui pour prévenir ses voisins et amis. Ils se concertent pour voir ce qu’ils peuvent faire afin d’empêcher que les faux sauniers soient emprisonnés à Aix.

La famille Audibert en 1710
Mes ancêtres à la IX génération :
Joseph, le chef de famille est l'hôte qui tient l’auberge, il  a 53 ans. 
En février, le 4, son épouse Françoise Gaillardon accouche de jumelles, je ne sais pas si Anne survit, Honorate va vivre quarante sept ans.
Françoise, alors âgée de 37 ans, a donné naissance à six enfants. Le petit François, précédant les jumelles, n’a vécu que sept mois. Marianne va sur ses sept ans. J'ignore ce qu'est devenu Jean Antoine, né en 1701.
L’aîné, Joseph, a douze ans et demi, il sait déjà bien s’occuper des mulets qui s’arrêtent à l’auberge, il dit qu’il sera muletier, mais il aura aussi d’autres emplois. Ce n'est pas lui, comme on aurait pu le supposer, qui va reprendre l'auberge de ses parents.



[1] cité dans La vie rurale en haute Provence, Eric Fabre, AD 04, p.136,
source Laurensi Joseph, 1775

[2] Les mulets du sel, op cité, p. 22 

2018-08-25

Les mulets du sel_1


Voici un livre trouvé chez un bouquiniste que j’aurais dû acheter lorsqu’il est paru. Comme je regrette de ne l’avoir lu plus tôt et offert à mon père !
Du même auteur, Joseph Piégay, je possède « Au Moyen-Age entre Durance et Verdon » paru en 2004. Je viens aussi d’acquérir un passionnant petit ouvrage sur la toponymie qui m’incite à programmer des promenades à Vinon où vivait l’auteur.
C’est donc avec un grand intérêt que j’ai ouvert ce livre «Les mulets du sel » sans me douter qu'il m’apprendrait une histoire inattendue sur mes ancêtres.


Dès la première page du récit, nous sommes en 1710 à Saint-Julien, l’action se passe à l’auberge. Autant dire exactement dans notre maison !


L’auberge, il n’y en a qu’une, quant à l’aubergiste, je le reconnais vite, c’est Joseph Audibert (sosa 344). Même s’il est cité sous un surnom « Masseau » que je découvre, ceci ne m’étonne guère. Prononcez-le Maceou, et il m’évoque son grand-père Marcel Audibert (le Berger venu de Blieux)
Françoise Gaillardon(e) (sosa 345), sa femme, a un rôle actif ce jour-là, elle n’est jamais désignée comme aubergiste, mais c’est évidemment sa profession.
Il paraît que ces hôtes avaient pour les aider une jeune servante ainsi qu’un cuisinier et un mitron. J’aimerais bien connaître leurs noms. Je n’avais pas pensé que la dimension de l’auberge les pousse à employer du personnel. J’imaginais Joseph recevant ses hôtes dans notre salle à manger et Françoise préparant la soupe dans la souillarde à côté.

L'arrière cuisine de l'auberge
Le récit propose un menu plus appétissant, en changeant de catégorie l’établissement acquiert des étoiles. Sentez-vous les fumets des daubes et des civets arriver jusqu’à nous ?


Nous sommes le 8 septembre 1710, traditionnellement Notre Dame de Septembre est un jour de fête pour le bourg.
Les habitants se réjouissent, j’ai essayé de rencontrer quatorze de mes ancêtres présents ce jour-là dans le billet précédent. Les voyez-vous danser la farandole ?

Cependant, ce qui se passe dans la salle de l’auberge va avoir des conséquences terribles. Deux hommes prisonniers, sous la garde de brigadiers, font halte dans la fraîcheur de la maison, pendant que leurs mulets se reposent à l'écurie.  Ils doivent être conduits aux prisons d’Aix ; ils risquent gros, car ils sont accusés de faire de la contrebande du sel.

Discrètement, l’un d’eux tend une bourse contenant 28 écus à Françoise Gaillardon. Elle sera plus en sûreté cachée ici, il est préférable que ce ne soit pas une preuve à charge impliquant les faux sauniers et leurs comparses. 
Mais voilà les hôtes compromis, la suite de cette histoire nous montrera qu'ils sont du côté des muletiers.

2018-08-18

Entrons dans la farandole


Le bourg est en fête, processions, chants, repas partagé et danses animent Saint-Julien-le-Montagnier. Les habitants célèbrent la Nativité de la Vierge en ce 8 septembre 1710.
En ce jour de Notre Dame de Septembre, on renouvelle, tacitement ou par contrat, les baux fermiers avant les semailles. 

Ce temps de réjouissances, à la fin de cet été où la récolte a été particulièrement abondante s'avère appréciable, car la population a tant souffert lors des  terribles années 1708 et 1709.

Ce #RDVAncestral est le prologue d’une série de billets qui vont relater une affaire fâcheuse, laquelle mettra en danger l’un de mes ancêtres et sa famille, ses amis, et des pauvres gens qui ont essayé de survivre et de se révolter contre l’injustice des impôts du roi.
Je propose que ce #RDVAncestral soit l’occasion de rencontrer quatorze de mes ancêtres qui ont pu participer à ces festivités, le 8 septembre 1710. Entrons dans la farandole, ce titre m’est inspiré par «La ronde des ancêtres» de Fanny-Nésida.


Les voilà ! Mes aïeux qui sortent de l’église en procession avec leurs cousins, leurs frères et sœurs, ainsi que leurs voisins. Nous allons nous joindre à eux. Entrons dans la farandole...


Un homme observe l’église, il a des raisons d’être fier de son travail. Je vais féliciter François Philibert (sosa 696). C’est lui le maître maçon qui effectue les réparations. J’évite de dire à Marguerite Garcin (sosa 697) que dans deux mois elle sera veuve, ayant à assumer la charge de leurs six enfants. Elle rassure la petite Isabeau en la portant dans ses bras, car tant d’agitation l’effraye.

Les tambourinaïres rythment la farandole qui se constitue. Mes enfants se laissent entraîner à leur tour par les jeunes du village qui forment une ronde sur l’aire.

Les enfants de François et de Marguerite discutent déjà avec leurs amis. Joseph Philibert (sosa 348), celui qui a 15 ans, est apprenti, il va continuer le travail de son père. Il ne sait pas encore que Thérèse Gastaud (sosa 349) sera sa première femme. Elle parait un peu plus vieille que lui et elle aimerait que sa belle-mère et son père, Jacques Gastaud (sosa 698) qui est régent des écoles, relâchent leur surveillance. Elle prend la main de Joseph et les jeunes gens se lancent dans la danse, accompagnés par les chants des anciens.


Je n’ose dire à Mathieu Pellas et Thérèse Vassal (sosas 702 et 703) qu’ils ont fait l’objet de mon précédent billet. Ils échangent des regards tendres. Thérèse porte dans ses bras leur septième enfant âgé de cinq mois. Le prochain va naître dans … exactement neuf mois.
Anne, la jeune sœur de Thérèse, arrive de Vinon, dans quelques semaines, elle va épouser un gars d’ici. La fête est une occasion de venir à Saint-Julien, elle entre dans la farandole avec Jean, son fiancé.
Oh, mais les langues vont bon train ! J’apprends que Marguerite, sa nièce, va de surcroît devenir sa belle-sœur. On m’explique que le même jour, la fille de Thérèse Vassal va épouser le frère de son futur oncle.
Marguerite Gautier (sosa 1405) la grand-mère de Marguerite, dit qu’elle est heureuse de voir danser tous ces jeunes. 

Je vais taquiner Claude Aymar (sosas 1400),  je le trouve bien vaillant à 69 ans, lui qui pensait mourir alors qu’il avait 35 ans.
Elle rit de m’entendre parler ainsi à son mari, Hélène Capon 59 ans (sosa 1401). Elle se souvient que j’assistais dicrètement à son mariage à Manosque en 1675. Elle tient à me présenter leur fils Joseph Aymar (sosa 700) qu’ils ont marié avec Suzanne Buerle (sosa 701) en mars de l’année précédente.

Joseph va danser, mais Suzanne se sent déjà un peu essoufflée, lourde de leur petit qu’elle porte depuis quatre mois.


Je m’étonne de ne pas trouver Joseph Audibert et Françoise Gaillardon (sosas 344 et 345). On me confie qu’ils sont trop occupés à l’auberge, ils reçoivent un groupe insolite dont les gens commentent à voix basse l’arrivée dans les lieux. Deux muletiers avec plusieurs mulets au chargement mystérieux, encadrés par des hommes en habit de la ville qui inspirent la méfiance. Les habitants continuent la fête comme si de rien n’était, en espérant que cette visite ne leur apporte pas d’ennuis.


2018-08-11

La mariée était si jolie


La mariée était jolie, c’est ainsi que je vois, le 26 juillet 1693
Thérèse Vassal au bras de Mathieu Pellas (sosas 702 et 703)

« laquelle a déclaré avoir esté ornée de l’habit  nuptial d’estamine qui a esté fait à commungs frais, de la valleur de trante livres »


Leur contrat de mariage que j’ai pu lire alors que mes recherches étaient encore jeunes, m’est apparu comme une invitation à la noce, un début de prospérité pour mon arbre généalogique.


Avec mon groupe de paléographie, nous l’avons étudié. L’écriture est très lisible, mais les subtilités des formules employées par le notaire provençal ne m’étaient pas encore familières. Ma collection a augmenté depuis, mais ce contrat reste un de mes préférés.

Le compte de la dot fait apparaître un déséquilibre entre les futurs époux.
Mathieu dispose de « la somme de cinq cens livres de l’ordonnance 
scavoir cent cinquante livres de son chef 
et le restant en desdution et comte de l’héritage dudit feu Pellas son père. » 
Tandis que Thérèse apporte « la somme de trois cens livres comprins ses hardes »
Si Thérèse fait un beau mariage, c’est qu’elle devait être séduisante, en dépit de sa (faible) dot.

Elzéar Pellas, le père de Mathieu, décédé environ quatre ans auparavant, a laissé un héritage conséquent qui n'est pas réglé. Mathieu qui a 27 ans, semble être l’aîné, il est encore mineur.


Thérèse est choyée par son grand-père dont je suis heureuse de connaître ainsi l’existence.
« Issy présant en personne Jacques Jaubert Ayeul de ladite Vassal 
lequel a constitué  en augmant de doct à ladite Vassal sa petite fille 
la somme de dix sept livres au prix de quelques hardes 
que ladite Gautiere recognoit parellement avoir receu ».
« Ladite Gautière », c’est Marguerite, la mère de Mathieu, qui accuse réception des habits de sa belle-fille !
Ce jour-là il est important de bien savoir compter. La mère de Thérèse, Catherine Jaubert a participé en donnant « trante livres de son chef » et « deux cens septante livres restantes du chef  dudit Vassal »
Soit 30 + 270 ce qui fera bien 300 livres de dot.
Les versements se font en plusieurs fois : 122 + 78 ledit jour suivis de deux versements de 50 livres aux deux prochains anniversaires du mariage. 
« 122 livres réellemant en escus blancs et en autres espèsse de monoye courante 
au veu de Nous Notaires et tesmoingz 
Plus soixante dix huit livres au prix des hardes de ladite future espouse »
« Et quant aux cent livres restantes 
ladite Vassal promet les acquiter en deux payes esgales 
la première du jour d’huy à une année 
et l’autre à semblable jour l’année d’après »


Le contrat a été signé dans la maison dudit Vassal à Vinon. Jean Vassal est marchand.
Je suis loin de connaître toutes les dates et Thérèse et Mathieu.
Vivaient-ils dans le lieu-dit « Les Pellas » ou plus probablement dans le bourg de St-Julien ? On rencontre au moins trois familles Pellas de niveau social différent. Attention à ne pas confondre mon Mathieu Pellas avec son homonyme qui dessine une belle ruche lorsqu’il signe, comme celle de Pierre Pellas sur le contrat de Mathieu et Thérèse (qui disent ne savoir signer).



L’étude des contrats de mariage est un projet que j’ai commencé en dressant un tableau sommaire pour comparer le montant des dots, mais cela devient vite complexe à visualiser.
Qui, parmi mes lecteurs, a déjà répertorié facilement les différents items consignés dans ces contrats ?
argent : escus et livres, hardes et joyaux, meubles, logis et terres … sans omettre les obligations diverses envers les parents.

La mariée était jolie ! Cette déduction hâtive à la lecture d’un contrat de mariage n’est-elle pas représentative des idées que l’on peut graver sur nos ancêtres... Ce texte n’engage que moi et j’espère que Thérèse Vassal n’en sera pas froissée.

Bibliographie :
Les régimes matrimoniaux en Provence à la fin de l'Ancien Régime, Contribution à l’étude du droit et de la pratique notariale en pays de droit écrit. Jean-Philippe Agresti, Presses Univ Aix Marseille.
Disponible sur Internet : https://books.openedition.org/puam/848

Le contrat intégral est à lire en page suivante ...

2018-08-06

Entre la chaîne de l’Etoile et la montagne Sainte-Victoire

Avant de s’installer à Marseille, mes aïeux vivaient entre le massif de l’Etoile et la montagne Sainte-Victoire.

Et si nous allions dans cette région pour voir ce que sont devenus leurs villages ?
Ma proposition ne soulève guère d’enthousiasme à l’idée de se promener dans ces lieux convertis en zones commerciales, en zones industrielles aux portes d’Aix-en-Provence.
L’occasion s’est présentée récemment, après un rendez-vous à la gare de TGV, nous nous sommes dirigés vers l’est. Là où aucun guide touristique ne nous aurait envoyé, j’ai eu la surprise de découvrir un paysage séduisant, c’est l’envers du décor que nous connaissons au nord de Marseille et au sud d’Aix.

Voilà le panorama que pouvaient admirer nos ancêtres : les barres des roches calcaires de la Montagne Saint-Victoire, soulignées par les verts des pinèdes et des chênaies.

Depuis Fuveau, la montagne Sainte-Victoire

De cette branche familiale, je connais à peine quatre générations des ancêtres de Magdeleine Decomis.

Magdeleine (sosa 73) s’est mariée il y a 191 ans avec Guillaume Nicolas le 28 juillet 1827 à Marseille. Elle est morte à l’âge de soixante-dix-sept ans dans cette ville.
Ses ancêtres ont vécu à Fuveau, à Rousset, à Bouc-bel-Air.


Pierre Chaudoin, son arrière-grand-père, était tisseur à toile à Bouc-Bel-Air. Son atelier devait être semblable à celui que j'ai décrit dans le billet précédent.

Il s'est marié avec Gabrielle Gazel (dont le nom me plait beaucoup). C’était le 10 septembre 1668, il y a 350 ans.
Dans cette même église, sa fille Anne épousa Pierre Decomis en 1703.

Bouc-bel-Air, l'église XIe siècle

On peut sans peine l’imaginer 
allant dans ces rues étroites, 
montant jusqu'au château, 
pour livrer ses draps de laine. 




A présent j’ai exploré leurs villages, je vais approfondir mes recherches pour mieux connaître la composition de leurs familles.

Lorsque je peux me rendre sur les lieux où ils ont vécu, cela me charge en énergie pour comprendre et faire grandir les arbres de cette nouvelle forêt de mes ancêtres.


2018-07-21

Dans l’atelier d’un tisseur à toile en Provence

On dirait qu’il a neigé dans l’atelier de mon aïeul en cet été 1743. Des flocons de laine jonchent le sol. Les moutons ont été tondus avant de partir en transhumance dans le Haut-Verdon, les clients ont apporté des ballots de laine. Le tisseur à laine va leur confectionner de beaux draps bien chauds, ce sont des pièces de toile dans lesquels ils tailleront des manteaux lorsque le froid arrivera.


François Aymar qui aurait 300 ans en 2018, est mon ancêtre à la IXe génération (sosa 350), il est tisseur à laine. Mais pour l’heure de ce #RDVAncestral, il m’apparaît, vêtu avec soin, comme un beau jeune homme, de 29 ans. Voyant qu’il est occupé avec les muletiers qui vont livrer ses pièces de drap à Marseille, je ne le dérange pas.

Je rejoins son petit apprenti, celui-ci s’applique à carder la laine, mais le geste est laborieux. Je m’assieds à coté de lui, je prends un peigne à carder et des poignées de laine que je fais passer entre les griffes. Le jeune Thomas s’étonne : « Le cardage ce n’est pas le travail d’une femme ! Maître François est un bon cardeur à laine, regardez toute cette collection de cardes, je n’ai pas encore le droit de me servir de celles-ci ». Je n’ose insister et je lui demande s’il est content de travailler chez un artisan estimé. Il dit que son père paye 75 livres pour que le sieur Aymar lui enseigne son métier de tisseur à drap qu’il travaille ordinairement. Le garçon s’appelle Thomas Buerle, il est en apprentissage depuis deux mois, mais puisque c’est bientôt l’époque des moissons, il sera autorisé à prendre quinze jours pour aider ses parents. 


Honorade Pellas (sosa 351) entre dans l’atelier de son époux. Mon aïeule est encore jeune, elle vient d’avoir 31 ans. Elle a entendu ma présence et me demande si je viens pour passer la commande d’un drap de laine. Je lui dis que je demeure cet été à Saint-Julien et que j’ai seulement traversé quatre siècles pour faire un stage chez eux. Interloquée, elle pose sa quenouille et me serre dans ses bras. Nous sommes émues de ce rendez-vous ancestral. 

François nous rejoint, alors Honorade me présente. Il me dit qu’il est content que je sois là et m’invite à partager leur repas. Comme il se doit, l’apprenti est nourri à leur table.

La jeune femme s’occupe du dernier né, Joseph agé de six mois, paraît bien frêle. (Je sais qu’il mourra à la fin de l’été). Elle a enterré sa petite Thérèse au début du printemps, elle avait quatre ans. Anne qui sera mon aïeule (sosa 175) est une jolie fillette qui va sur ses trois ans, c’est elle qui donnera une belle descendance à son mari Pierre Philibert (sosa 174).

P. Sérusier_ Le tisserand  

François accepte de me montrer son travail. Même si je viens en voisine, il m’est difficile d’expliquer que notre vie est très différente de celle des gens du bourg. A notre époque, une femme peut carder et tisser et même s’employer à tant d’autres métiers, lesquels ne sont plus réservés aux hommes. Puisque je suis intéressée par le travail du tisseur, du cardeur à laine, et du sargetier,  j’aimerais faire un stage chez lui. François me demande ce que je sais faire. Je réponds que, chez une amie ici, j’ai déjà cardé la laine, filé et tissé une couverture, je lui montre ma tapisserie …


Je ne sais pas s’il est convaincu, mais il me propose de le suivre dans l’atelier et de le regarder à l’ouvrage. Penché sur le tellier, le sargetier fait aller la navette. Avec une exclamation en constatant que le fil s’est cassé, il interrompt le va-et-vient. Maître François fait signe à son apprenti de venir faire le nœud de tisserand pour reprendre les fils rompus. Il recommande de serrer un nœud très ferme qui n’est point sujet à se lâcher. Puis il engage le jeune à faire de la toile sur le métier avec la navette. Le maître a promis d’enseigner le métier de tisseur à drap sans lui rien celer. Thomas se retourne et ajoute qu’il a promis d'agir aussi de son mieux audit travail, d'obéir à son maitre et à son épouse, aux œuvres licites et honnêtes et lui estre fidelle pour suport de cet apprentissage.


Honorade vient chercher de la laine pour nourrir sa quenouille. Je ne savais pas que toutes les femmes filaient la laine quotidiennement. « Oh, c’est facile, on peut filer en marchant, en surveillant la soupe, en racontant une histoire aux enfants ou en causant avec les voisines et puis mon mari a besoin de bons fils de laine bien torsadés pour fabriquer les draps de belle qualité qu’il va vendre… Il affirme que ce sont les miens les plus réussis. » Elle me montre aussi son rouet et le dévidoir pour enrouler les fils sur la bobine. Elle propose de m’apprendre son savoir-faire.

François échange un regard avec sa femme, il sourit et il me dit qu’il accepte que je reste dans l’atelier pendant la quinzaine où l’apprenti sera en congé pour les moissons.

Notes 

tisseur à toile : toile désigne la pièce tissée, généralement en laine.

tellier : métier à tisser.

sargetier : tisserand, fabriquant de serge.

sergeétoffe légère et croisée, ordinairement faite de laine.

Sources 

Alain Collomp, La maison du père, Famille et village en Haute-Provence aux XVIIe au XIXe siècles,  PUF 1983

Alain Collomp, Les draps de laine, leur fabrication et leur transport en Haute-Provence du XVIIe au XIXe siècle. 1987.  https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5110_1987_num_99_2_2945


Eric Fabre, La vie rurale en haute Provence de la fin du XVIIe au milieu du XXe siècle, AD 04, 2016

Contrat d’apprentissage AD 83 _ 3E 14 495

Voir aussi, en 100 mots
Leur mariage  le 27 juin 1737

2018-07-09

L’art de perdre


L’art de perdre, Alice Zeniter, Flammarion, 2017, 506 p.


« Ce qu'on ne transmet pas, ça se perd, c'est tout. » 

« Quand quelqu’un se tait, les autres inventent toujours 
et presque chaque fois ils se trompent »


Hamid ne dit rien, il a oublié l’Algérie quittée en 1962. Son père n’a jamais pu lui raconter pourquoi ils sont arrivés en France. Le patriarche a sauvé sa famille, pourtant il a perdu sa force superbe en devenant un réfugié, astreint à séjourner dans le camp de Rivesaltes, puis à connaitre la honte de travailler en usine sans reconnaissance. 
Lui qui ne vivait que pour transmettre les oliviers de sa propriété à ses descendants, il a dû tout abandonner. Avec son épouse Yema, ils ont accepté d’habiter un HLM triste, dans une cité qui va se déliter rapidement. Leur fils aîné Hamid, est un élève brillant, il est capable de se charger de l’administration familiale et de l’aide aux voisins qui ne comprennent pas le français. Lorsqu’ il devient trop difficile pour lui d’assurer le lien entre la vie quotidienne en France et le passé de la famille qu’il oublie faute d’être expliqué, il prend des distances. Il épouse Clarisse, une jeune française qui essaye vainement de le comprendre, en dépit de ses silences.
Alors à la génération suivante, Naïma leur fille souffre à son tour d’angoisses qu’elle ne comprend pas. Cette jeune femme, contemporaine et éprise de liberté, reste partagée entre l’envie et la peur d’aller dans le pays de ses ancêtres. Arrivera-t-elle à rencontrer sa parenté lors d’un voyage en Kabylie ?

« Rapidement, Naïma se trouve occupée à mimer son arbre généalogique, dessinant dans les airs les ronds qui représentent son grand-père Ali, sa grand-mère Yema et le trait qui mène son père Hamid, au côté de qui elle trace une succession de cercles avant d’entonner la litanie de ses oncles et tantes »… « Ils regardent tous le rien de ce qui s’est dessiné dans les airs comme s’il s’agissait d’une cathédrale de dentelle. Naïma et Malika s’observent en souriant parmi les morceaux de famille flottants qu’elles sont parvenues à assembler puis elles font un pas et s’étreignent. »

Ce roman a été récompensé par plusieurs prix littéraires, il a été cité à chacune des rencontres « les écritures post coloniales » au TNP. La narration est brillante, intelligente, portée par une écriture fluide, puissante, drôle et captivante. Alice Zeniter, jeune écrivain sympathique, rencontrée aux AIR,  a réussi un livre attachant.

Le récit est passionnant dès la première page mais lorsqu’on arrive à la fin, on a envie de prolonger l’histoire en relisant les premiers chapitres dans lesquels la quête de Naïma prend un sens encore plus puissant. 
Un livre à lire en boucle que je vous recommande. L’auteur arrive à nous convaincre que la perte, au-delà de la nostalgie que connaissent bien les généalogistes, pourrait être la source d’une dynamique dans une vie nouvelle si les racines sont racontées.  

Pour  feuilleter quelques pages, suivre ce lien :
https://flipbook.cantook.net/?d=%2F%2Fwww.edenlivres.fr%2Fflipbook%2Fpublications%2F276430.js&oid=6&c=&m=&l=&r=&f=pdf

2018-06-25

Le fils du héros


Le fils du héros, Karla Suarez

El Hijo del héroe,
traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, éd. Métailié, 2017, 259 p.

https://editions-metailie.com/livre/le-fil-du-heros/

Le père du héros de ce roman est-il un héros ?
Aucun doute, il faisait partie des troupes cubaines, il est mort en Angola ce qui lui confère un statut digne des honneurs de la nation cubaine.
Ernesto avait douze ans lorsqu’il devient « le fils du héros », il prend alors sur lui le poids de ce deuil, et sa vie parait triste, taciturne, raisonnable et studieuse.
Au fil de ses rencontres amoureuses, le jeune homme devient un grand lecteur.
La construction de ce roman est brillante, chacun des 26 chapitres porte le titre d’un livre important pour Ernesto. Ce qui donne envie au lecteur d’explorer ces livres ; depuis La forêt obscure jusqu’au Retour aux sources, les récits sont émaillés de références et de citations discrètes que l’on a envie de ne pas négliger.
Cependant, le récit d’Ernesto nous ramène inexorablement à sa quête sur la biographie de son père.

Renata, sa femme, se montre réticente envers ce projet qui va finalement causer la ruine de leur couple qui était si bien assorti. C’est aussi ce que lui dit son ami Berto, un vétéran cubain à qui il pose tant de questions sur l’Angola.
« Puis il leva les yeux sur moi, je devrais prendre garde, dit-il, c’était important tout ce travail que je faisais sur la mémoire, sur le passé, mais il craignait qu’à trop m’obstiner je perde contact avec le présent. »
Ernesto tient un blog pour écrire sur cette guerre lors de laquelle Cuba s’est engagé en Angola. Par ce moyen, il essaye de comprendre pourquoi Cuba a envoyé ses hommes, dont son père, mourir en Afrique.

Ce superbe récit nous transporte de Cuba à Lisbonne, en passant par Berlin. 

« La mémoire est comme une grande malle remplie de petites boîtes des souvenirs différents qu’on sort ou qu’on laisse selon son humeur. Le problème est que parfois, par inadvertance, une de ces petites boîtes s’ouvre toute seule et devient comme la maudite boîte de Pandore. Alors il faut s’organiser, saisir les souvenirs au vol, les remettre dans leur petite boîte, la fermer en forçant et en poser une autre dessus, pleine de moments agréables, plus forts et plus volumineux.  Surtout ça : quelque chose de fort qui occupe l’espace. »
Ernesto se remémore les réunions de famille à La Havane entre l’exubérance de ses oncles et la tristesse de sa mère, les colères de sa sœur et les silences d’Antonio, ami de son père.
Ce père tellement parfait qui n’aurait comme défaut que celui d’être mort.


Lisez ce roman, vous comprendrez comment la chute qui s’esquisse dans le chapitre « Les intermittences de la mort » se révèle inattendue. Karla Suarez a réussi un livre passionnant qui nous éclaire sur l’histoire de Cuba vécue par le héros pendant les années 1970.

2018-06-16

Un grand-père intimidant


Cher grand-père, je dois d’abord vous dire que vous m’intimidiez beaucoup, avant que je ne vous rencontre.


- Vous exagérez : lors de notre premier RDVAncestral, j’étais un petit garçon !
- Déjà à cette époque, j’avais été époustouflée par votre intelligence précoce et l’on pouvait prédire que vous seriez un inventeur.
- Mais je n’ai rien inventé !
- A présent, je vous connais mieux et je sais que votre carrière est admirable. Mais pourquoi ne pas avoir expliqué à vos enfants les recherches qui vous occupaient ?
- Ma meute était bien trop dissipée pour me suivre.
- Voilà ! vos descendants ignorent que vous étiez un grand homme.
- Vous exagérez encore !
- Je dois vous avouer que pour réparer cela, j’ai commis un article sur Wikipedia.
- Veuillez m’expliquer ce que c’est ?
- Wikipedia, c’est une encyclopédie dans laquelle on écrit nos connaissances : des biographies de savants, de personnages qui ont marqué leur époque...
- J’aime beaucoup les dictionnaires et j’en possède un grand nombre, mais je ne comprends pas ce que je ferais à l’intérieur d’une encyclopédie.
- Vous avez une existence qui mérite d’être reconnue, votre travail est celui d'un précurseur,  vous avez laissé des ouvrages qui peuvent encore être étudiés avec intérêt.
- Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans ma vie ?
- Tout bien sûr ! Mais ne vous inquiétez pas, je ne parle que de votre vie publique professionnelle pour laquelle on trouve on trouve beaucoup de traces, tout compte fait. J’ai eu envie de les rassembler pour vous rendre hommage, afin que vous ne soyez plus effacé entre votre père et vos filles.
- Alors maintenant, je ne vous intimide plus ?
- Oh si, peut-être davantage encore !