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2025-12-30

La Voix des fantômes


Le Généathème nous propose ce mois-ci de partager un ouvrage qui résonne avec nos recherches. C’est l’occasion d’ouvrir cet essai que j’ai lu cette année :

La Voix des fantômes, Quand débordent les morts, Grégory Delaplace, éditions du Seuil, 2024, 267 p.


Avez-vous rencontré des fantômes ?

Lorsque nous explorons les siècles passés, nos ancêtres hantent l’arbre généalogique qui se constitue. Transmettre leur nom pour ne pas les oublier, leur donner une voix, les faire parler pour qu’ils nous racontent un moment de leur vie, tel est mon projet.

 


A la suite d'une rencontre intéressante, au mois de mai, dans le cadre du festival Littérature Live à Lyonj'ai eu envie de découvrir cet essai de l'anthropologue Grégory Delaplace, avec qui j'ai un peu échangé lors de la dédicaceIl m'a passionnée malgré quelques difficultés de lecture qui valent bien la peine d'être surmontées. 

Son propos est d’étudier les façons dont les morts sont mis en place par ceux qui leur survivent.

Dans nos cimetières du XIe au XVIIIe siècle, on recherche la compagnie des morts. On se réunit dans les nécropoles, pour des spectacles ou des marchés, pour tenir des assemblées de justice, pour signer un contrat. Les défunts se font alors discrets, leurs noms ne sont pas inscrits. Les rares stèles en bois ou en pierre ne tiennent pas longtemps debout. 


L’auteur nous fait encore voyager de l'Amazonie chez les Achuars, jusqu'en Mongolie, en visitant aussi au Brésil, en Inde, en Chine, plusieurs groupes aux comportements étonnants pour lesquels la présence des morts est plus ou moins bien tolérée.  

Les récits apparaissent fascinants où l'on voit des chamans dialoguer avec des défunts, des cadavres proposés à la dévoration cannibale ou purifiés par les animaux prédateurs. 

D'autres sociétés (y compris la nôtre) déplacent rituellement leurs morts. Certaines familles pleurent bruyamment, d'autres imposent le silence, jusqu'à rendre tabou le nom du défunt.

Il est étonnant d’apprendre comment  les Tziganes du Royaume-Uni se préoccupent d’empêcher le retour du mort chez les vivants. Pour éviter d’attirer son fantôme, «  ils effacent méticuleusement toute trace du défunt parmi eux : son nom n’est plus prononcé, ses possessions sont cédées au plus vite, sa roulotte est démontée et brûlée. » Chez les Manouches en France, la distance est plus nuancée. Peu de temps après les funérailles « le mort est tu, tandis que les parents plus éloignés  en parlent librement. […] A mesure que le temps passe, cela s’inverse, ceux qui avaient connu le mort finissent par n’en plus parler, alors que les proches parents s’autorisent de nouveau à le faire ».

Cela vous arrive-t-il, comme moi, de soigner des objets sans les utiliser ?  En signe de respect comme un hommage au défunt.

J'ai dépoussiéré, nettoyé et rangé les rabots de Jean.



Chez les Achuars, aucune relique n’est conservée, les morts sont effacés et livrés à la forêt. Il se peut que leur âme, sous la forme d’un jaguar, rentre en communication avec un jeune homme lors d’une aventure initiatique.


Selon l’auteur, les rituels funéraires auraient pour but de mettre les morts à distance, leur enjoignant le silence et le respect des vivants qu'ils ne doivent pas hanter.

Cette hypothèse m’est apparue à contre-courant de ma pratique où je m’efforce de donner la parole aux ancêtres que je réveille les uns après les autres. Ainsi, ils me deviennent plus proches et je suis ravie de les tirer de l’oubli. 

Comme vous, j'aime bien les ranger dans ce que nous appelons des arbres généalogiques, chacun identifié dans une petite case, avec un numéro sosa, ordonné selon les générations. 

Je suis toujours étonnée de constater que les personnes auxquelles je parle de mon intérêt pour les générations passées, éprouvent des difficultés pour citer le nom de leurs arrières-grands-parents et ignorent le plus souvent leurs trisaïeuls.

J’aime bien rappeler cette tradition provençale du repas des Armettos : https://www.briqueloup.fr/2020/11/aarchives-marseille.html

 

Constatez-vous aussi que nos ancêtres en révélant leurs secrets nous apprennent à vivre ?


2025-12-19

Pilâtre de Rozier

 

Jean François Pilâtre était venu à Lyon en décembre 1783. Il voulait voir comment se préparait la construction de la montgolfière.

Ce projet avait été initié par l’Académie de Lyon. Pierre Antoine Barou du Soleil, ami de la famille Montgolfier, était l’un des membres actifs chargé de l’organisation de l’évènement. Il s’occupa de gérer la souscription lancée par Jacques de Flesselles, l’intendant de Lyon. En son honneur, le ballon porta son nom haut dans le ciel.

Le FlessellesPublic domain, via Wikimedia Commons


Laurencin, le principal mécène, fit le récit dans sa lettre à M. de Montgolfier.

https://books.google.fr/books?id=U2antq2DA6sC&pg=RA1-PA3#v=onepage & q & f=false

Lorsque M. Pilâtre de Rozier, le premier des voyageurs aériens, se rendit à Lyon, sur le bruit de cette grande expérience, n’ayant d’autre dessein que d’en être simple spectateur.

L’on s’empressa autour de lui, M. de Montgolfier l’aîné fit le plus grand accueil à ce coopérateur zélé des expériences faites dans la capitale par M. son frère ; et l’on doit croire que l’intrépide M. Pilâtre ayant été consulté sur le projet d’un nouveau voyage dans les airs, ne le combattit point, mais il proposa quelques réparations accessoires pour en diminuer le danger.

 

Joseph Montgolfier avait conçu un ballon grandiose, le plus grand que l’homme ait jamais construit : 126 pieds de haut, 102 pieds de diamètre.

Il n’était pas prévu pour transporter des passagers. Cependant, Pilâtre estima que c’était possible. Montgolfier accepta sa proposition de piloter, puisqu’il avait l’expérience d’un premier vol libre.



La souscription avait été accueillie avec empressement par les notables de la ville, et l’on vit des étrangers du plus haut rang se faire gloire d’y contribuer en y prenant des actions.

Quel succès ! Les candidats pour l’ascension s’enthousiasmaient. Il y eut tant de demandes que l’on sélectionna les plus honorables, ceux qui avaient payé fort cher.

On peut imaginer que les samedis, dans le salon des Barou, beaucoup de leurs amis avaient participé à financer cet évènement extraordinaire. Il est fort possible que Jean François Pilâtre fasse partie des invités. Tous commentaient abondamment le premier vol de montgolfière à Lyon. Le poète, Joseph Vasselier composa ces vers, à déclamer lors du grand jour.  


Le 21 janvier 1783

Le récit de l’envol de la montgolfière sous les yeux de la foule des Lyonnais rassemblés aux Brotteaux, des incidents imprévus au décollage, de l'ascension spectaculaire, puis de l’atterrissage brutal sont à lire dans un précédent billet : 

Dans le ciel de Lyon.


21 janvier 1783, à Lyon


Le 15 juin 1785, chute fatale.

Rozier fut le premier aéronaute, mais aussi la première victime de catastrophe aérienne.

On comprend l’émotion ressentie par Pierre Antoine Barou en apprenant l’accident. Il en fait le récit à son épouse.



Paris, ce 17 juin 1785

Tout Paris est affligé de la mort de ce pauvre Pilâtre du Rozier. Tu sais qu'il étoit à Boulogne depuis décembre à attendre le vent, pour passer en Angleterre;

Il avait cru que Blanchard ayant fait le trajet, il devoir y renoncer, mais revenu à Paris, et s'étant monté à l'audience de M. le Contrôleur général, le ministre parût fort étonné de le voir, et lui dit très haut, comment n'êtes vous pas en Angleterre? Pilâtre entendit les reproches, et repartit le lendemain. Le vent du nord qui a régné si longtemps, a toujours empêché ce malheureux de s'enlever, enfin mercredi dernier, le vent lui ayant paru favorable, Pilâtre et un sieur Romain, mechnicien, sont partis à 7 heures du matin. Ils ont parcouru pendant une demi heure environ, compris le tems de l'ascension qui a été superbe, cinq quarts de lieue le long de la côte, à la vue de vingt mille spectateurs. On a eu la douleur de voir l'explosion du Ballon par le haut, étant élevé prodigieusement. On attribue ce malheur au nouveau moyen qu'avait imaginé ou adopté Pilâtre; La réunion de l'air inflammable et du feu. Enfin la chute rapide du Ballon et de la montgolfière entrainés par la galerie et le poids des deux aéronautes, n'a pas permis d'arriver à temps pour les secourir, La chute n'ayant duré que quelques secondes; Le malheureux Pilâtre a été trouvé mort et en pièces; M. Romain, dit-on, a survécu dix minutes. Ce malheureux événement excite d'autant plus de regrets que le Pauvre Pilâtre semblait le pressentir; Le marquis de la maison forte, jeune homme de vingt un à 22 ans, qui l'avait suivi à Boulogne dans l'intention de monter avec lui dans le Ballon, au moment se d'y placer, en avait été empêché par Pilâtre. Le jeune homme croyant que c'était pour éviter le poids d'un troisième voyageur, avait fait consentir M. Romain à lui céder sa place pour 200 louis, mais Pilâtre s'y était opposé avec tant de fermeté, que le jeune homme avait cédé, et Pilâtre montant dans le Ballon l'avait embrasé en le priant de lui pardonner s'il refusoit de l'emmener, mais qu'il n'avait aucune confiance dans son Ballon, que le vent n'était pas sûr, et qu'il seroit bien heureux s'il en revenoit. C'est le jeune homme lui même qui est venu apporter la nouvelle, qui le premier fut au lieu de la chute, et qui ce matin en a conté tous les détails à M. de Flesselles de qui je les tiens. On a obtenu pour la mère et la sœur du malheureux Pilâtre la réversibilité de la pension que le Roy lui avait faite; J'imagine que les Ballons resteront longtems sous la remise, cela dégoute des voyages, et si Pilâtre fut le premier à y monter, sa déplorable fin fera sans doute qu'il sera le dernier.




On se rend compte que toutes les précautions de prudence n’ont pas été prises pour assurer ce vol. Pressé par Charles Alexandre de Calonne, le contrôleur général des finances qui avait donné de l’argent pour ce projet, Pilâtre est touché par le ton de ses reproches. D’autant plus que son concurrent, Jean Pierre Blanchard a réussi l’exploit de traverser la Manche, dans des conditions difficiles, quelques mois plus tôt.

Pilâtre aime les défis, mais nous l’avons vu à Lyon comme un aéronaute prudent qui estime les dangers et prend des décisions réfléchies. Pendant plusieurs jours, le vent du nord n’était pas propice et dès qu’il s’est apaisé, il a décidé de s’envoler. Son compagnon Pierre Ange Romain avait conçu avec lui une étonnante aéro-montgolfière combinant gaz et foyer de combustible. La réunion de l’air inflammable et du feu a provoqué l’explosion. 

Comment Jean François Pilâtre a-t-il pu monter dans ce ballon dans lequel il n’avait pas toute confiance ? Il savait que le vent pouvait tourner. Il dit lui-même qu’il n’est pas sûr de revenir. 
Elles sont prises sur le vif, ces confidences que Pierre Antoine Barou a entendues de Jacques de Flesselles qui les tenait du premier témoin direct. Je n’ai pas pu lire d’autre récit écrit en 1785 de cet accident. Avec toute la subjectivité et l’émotion contenue dans cette lettre, ce document mérite d’être publié. La plume de Barou du Soleil fait partager sa tristesse à son épouse, et à nous aussi.
 

Voir aussi :