2020-03-30

Une petite chaussure mystérieuse




Une petite fille et une petite chaussure.
Lorsque j’étais une petite fille, cette petite chaussure m’intriguait. Je la retrouvais en ouvrant un tiroir de la coiffeuse chez Mamie Rose. Je pouvais jouer avec cet objet, mais cela n’allait pas à mes poupées, je ne comprenais pas pourquoi elle restait l’unique exemplaire d’une paire mystérieuse.
Pourquoi n’ai-je jamais demandé à ma grand-mère de m’expliquer comment  elle se trouvait dans sa maison ? Et pourquoi mon père, qui attachait tant d'importance aux objets, ne m’a-t-il raconté le parcours de celui-ci ; l'ignorait-il ?




C’est une toute petite chaussure, longue de 9 cm et large de 4 cm. Légère comme une plume, elle pourrait chausser un ange, une créature ailée. Un pied d’enfant ? Le cuir paraît un peu usé, mais comment imaginer qu’elle ait réellement été portée…
D’ailleurs, on voit bien que ce n’est pas à la mode de Provence.


Ce petit chausson, on le considère suffisamment pour le conserver pendant un siècle dans un tiroir, mais pas assez pour en avoir gardé le souvenir. À moins qu’on préfère le laisser dormir, tellement profondément que même une petite fille ne puisse le réveiller.

Ne pas blesser la terre.
Je me doutais que cette miniature fragile était très ancienne, le cuir aurait besoin d’être nourri. Les couleurs ont perduré, le bleu indigo sur la première lanière avec les deux rivets ainsi que la languette découpée apportent une touche de sophistication. L’ouvrage paraît de belle qualité, trois lanières sont glissées dans des passants.

Son nez relève, j’ai appris des Mongols qu’ils portent des souliers qui pointent vers le ciel pour ne pas blesser la terre en marchant. J’ai voyagé en Europe Centrale, et au hasard des bazars, j’ai retrouvé des sandales dont la facture m’a rappelé celle-ci. 



J'ai compris, lorsqu’une amie invitée s'est arrêtée devant ce chausson qui ravivait ses souvenirs du folklore d’Europe Centrale. Cet objet vient des Balkans, affirma-t-elle en connaisseuse.

Dans les montagnes de Macédoine, ces sandales sont nommées opanki au pluriel et s’il n’y en a qu’une seule : opanci ou opanak.


Sur le front d’Orient.
Mon grand-père et son père ont parcouru les mers, je repère quelques objets qu’ils ont rapportés chez nous.
Mais tout compte fait, cette petite chaussure dont je ne savais rien ne m’intéressait pas particulièrement. Jusqu’en 2014, lorsque j’ai ouvert la valisette en carton de mon grand-père Marius, découvrant alors le journal de sa guerre depuis les Dardanelles où il a débarqué en mai 1915. En septembre 1918, il se trouvait positionné, depuis plusieurs semaines, près du fleuve Vardar. Son régiment a participé à la bataille d’Uskub, actuellement Skopje en Macédoine du Nord.

Skopje, Macédoine, 20/11/1918

Marius a envoyé ces cartes à sa fiancée Rose, mais il ne donne guère de détails sur la réalité de la guerre.

Macédoine, 14 /08/1918

J’ouvre cette correspondance et les carnets de Marius que je pourrais encore mieux comprendre aujourd’hui, grâce à mes recherches sur la guerre de 1914-18.

Voilà où me conduit cette petite chaussure !


Le généathème proposé par Sophie, « consacré aux objets de famille, à leur histoire et à leur transmission dans l’histoire familiale », m’a donné l’occasion de me pencher sur celui-ci. 
Pour découvrir quelques objets qui dorment dans ma maison, 
voici d’autres billets :

2020-03-21

Un ami de Thomas et de Louis, à Lyon

Le 15 mars 1673, il y a du beau monde dans l'église de Notre-Dame de la Platière à Lyon, à l’occasion du baptême d’une toute petite fille, née l’avant-veille.

La Platière par Simon Maupin (1625)
Constant de Silvecane par Th. Blanchet

Le parrain, Messire Constant de Silvecane, est conseiller du roy, président en la cour des monnoyes, commissaire général de sa majesté en icelle au département dudit Lyon et autres provinces. C'est un ancien prévôt des marchands de ceste ville.

Son portrait, c'est Thomas Blanchet, l’oncle de Marie qui l'a fait.

La marraine est Dame Marie Grolier, femme de mons. de Renaud, Seigneur de Glarins et secrétaire de la ville et communauté de Lyon. 
Le père de Marie, Charles Grolier est le prévôt des marchands de Lyon, en cette année 1673.

Louis Blanchet pense que ces notables pourraient porter chance à sa fille, il est flatté qu’ils aient accepté de parrainer Marie. Mais je sais aussi qu’il est heureux de la présence de son ami Germain. 
Je m’approche de ce septuagénaire dont le visage attire la sympathie. 

- Nous nous sommes plusieurs fois rencontrés dans différentes assemblées, j’aimerais vous saluer, monsieur Panthot.
- Avec plaisir, mais…
- Je vous apprécie depuis que je m’intéresse à votre entourage, plusieurs de vos amis m’ont parlé de vous.
- Je ne crois pas vous connaître, mais où m’avez-vous croisé ?
- Dans la salle du consulat, le 9 mars 1655, c’est le jour où vous avez officiellement accueilli Thomas Blanchet.
- Mon cher Thomas !  Je me félicite de l’avoir fait venir de Rome pour me seconder. Êtes-vous de sa famille ?
- Sa nièce Marie que l’on a baptisée ce jour, est notre aïeule. (Sosa 913)
- Le 26 juillet 1668, j’étais le témoin au mariage de Louis et de Louise, ses parents.
- Effectivement, cela m’a fait plaisir de voir votre signature sur l'acte.



- J’aime travailler de concert avec Thomas et Louis, je suis fier de l’ouvrage que nous venons d’achever, avec nos peintres décorateurs, dans notre bel hôtel de ville que l'on dit être le plus beau d'Europe. Cela représente dix-sept années de travail ensemble. D’ailleurs, lorsque je vais me retirer, j’envisage de laisser à Thomas ma charge de peintre ordinaire de la ville de Lyon.

- Permettez-moi de vous dire que vous passez pour des peintres… pas si ordinaires.

- Nous œuvrons pour la satisfaction de nos commanditaires et pour le plaisir des yeux.
- Vos peintures traversent les siècles et sachez qu’elles sont admirées en l’an 2020.  (Je n’ose dire que l’Hôtel de Ville va subir dans quelques mois un incendie catastrophique).

Marie Blanchet, Baptême, AML

L’assemblée se dirige maintenant vers la maison de ville chez Thomas qui les a conviés aux réjouissances du baptême, ils vont boire à la santé de notre petite Marie. Je vais m’effacer discrètement. 
Avant de prendre congé de Germain, je lui glisse cette phrase dont il ne comprendra que la moitié (mais elle s’adresse à vous mes lecteurs !).

- J’ai créé un article en votre honneur, sur l’encyclopédie Wikipédia, vous pouvez le lire ici :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Germain_Panthot


Voici quelques billets qui mettent en scène Marie Blanchet,
d’autres sont en cours d’écriture.

Sa fille Clémence est Carmélite