2020-06-27

Le 27 juin 1737

Les journées de juin s’étirent longues, lumineuses et tièdes, en Provence.

Ils sont charmants ces amoureux qui entrent dans l’église de Saint-Julien !

Honorade, tout juste vingt printemps, depuis trois jours. François n’a pas encore dix-neuf ans. Rien ne pressait pour la noce, Honorade est une cadette, elle a choisi son François bien jeune.

François est tisseur, il porte un costume de drap neuf. Il admire son Honorade, ravissante, « ornée d’un habit nuptial de la valeur de 24 livres qui a été fait à frais communs et qui demeurera au survivant des dits époux ».

Contrat mariage : François Aymar X Honorade Pellas


Ils espèrent un avenir heureux : 63 ans vont se dérouler à vivre ensemble.

Honorade va porter longtemps sa belle robe...

François Aymar et Joseph, frère aîné d'Honorade Pellas


Ce billet est ma participation au défi 27/6  proposé par Geneatech

Raconter en 100 mots environ, un événement survenu un 27 juin, dans la vie de mes ancêtres. 


François Aymar est mon sosa 350 ; Honorade Pellas, sosa 351, à la génération IX.

Je leur ai rendu visite :

Dans l’atelier d’un tisseur à toile en Provence


2020-06-12

Un R

Si l’on prête l’oreille, on entend chanter un air ancien dans cette forêt du Jura.
Remontons les siècles à la recherche d'un patronyme oublié.
Pour découvrir que nous avons gagné un R supplémentaire.
Un air de famille…

Charix (Ain)
Ce paisible paysage rendait-il heureux, Félix, l’ancêtre qui demeurait ici ?
Félix Chartron vit à Charix.
Chuchotons cette allitération sur la route de Charix.
On dit que cette commune, se trouvant sur une très ancienne voie « la vy des chars », en aurait gardé le toponyme.  
J’ai pendant longtemps échoué à remonter cette branche, établie à Lyon à la fin du XVIIIe siècle. Ce patronyme est celui de la grand-mère de mon mari, il a été quelque peu négligé dans la mémoire familiale : " On ne sait rien des Chartron ! " Bien sûr, cette affirmation m’a donné envie d’explorer cette forêt généalogique !
Lorsque j’ai découvert que Pierre Joseph Chartron était né à Charix, Euréka ai-je dit ! D’autant plus que cet homme est à la fois le sosa 224 et 230 de mon époux.
Nous sommes allés randonner aux confins de l’Ain et du Jura.
Connaissant encore peu de choses de cette branche au XVIIIe, je n’avais guère d’histoires à raconter. Nous avons décidé d’apprécier le paysage, les sombres forêts de sapins, les vertes prairies où broutent les vaches, l’air vivifant dont nous avions besoin en ce printemps 2020.

lac Genin
Une balade autour du lac Genin, en suivant la légende de la Vouivre, en contournant les tourbières, en marchant dans les bois de hêtres et d’épicéas, voilà ce que j’ai proposé à leurs descendants, pour qu'ils respirent le même air que leurs ancêtres.

Pour ma part, je me trouve bien étrangère dans cette région qui n’est pas celle des miens. Alors, j’ai grandement apprécié d’entendre mon fils s’exclamer : “Comme j’aime ce paysage ! Je m’y sens très bien." Cela me récompensait d’avoir proposé cette idée de retour vers ses racines. 
Bien sûr, les sorties sont pour moi des prétextes à la généalogie. Pourtant, je me demandais ce que je pourrais bien écrire sur cette branche peu feuillue que je n’avais guère développée.


Un détour par le village d’Apremont où est née, en 1664, Andréane, la grand-mère de Pierre Joseph, m’a fourni quelques photos permettant d’imaginer leurs maisons, il y a trois siècles.


Nous sommes évidemment entrés dans le cimetière de Charix où j’étais sûre de rencontrer des dizaines de Chartron, puisque les pages des registres semblaient indiquer que le berceau de ce patronyme en a vu naître et mourir beaucoup.
Et là : aucune tombe n’abritait ce nom ! Des Chatron oui, mais pas de Chartron. 
Nous avons ri de ma déception, j’ai alors pensé que seule cette variante avait prospéré au XXe siècle.

De retour devant ma forêt numérique, j’ai ouvert la page qui m’a appris l’origine de Pierre Joseph Chartron, afin de retrouver l’émotion ressentie lorsque je l’ai lue il y a plusieurs années. 

27 /01/1757 à Lyon
Pierre Joseph Chatron et Marguerite Sauzion, le 27 /01/1757 
Cet acte de mariage, passé à Lyon, me donnait des pistes intéressantes, utiles, mais difficiles à suivre.
Chary en Bugey = Charix
Son père est Félix Chatron, le nom de sa mère, Jeanne Hurisson, est erroné (Hurisson = Husson ou Usson). 
En regardant de plus près notre patronyme Chartron est ici : Chatron !

Sur son acte de décès, le 13 thermidor de l’an 5, il est bien précisé qu’il naquit à Chary, près Nantua. A ce moment-là, ... il est appelé Chartron.
Donc, voilà qui montre l’intérêt de lire et relire attentivement les actes, car cette transformation de patronyme m’avait échappé jusqu’à aujourd’hui ! 💥😵
Allons voir de plus près les registres de naissance de ses enfants :
Sur les cinq enfants que je connais, je n’ai trouvé que deux actes.


Le 3 février 1758, pour le baptême de sa fille Benoîte Chartron, le père signe Chatron. (Et moi qui n’avais pas remarqué le R discordant)


Douze ans plus tard, le 8 février 1770, pour la naissance de Jeanne, il signe Chartron, la dernière syllabe est douteuse, mais il a bien intégré le premier R.



Ce n'est pas tant le changement d'orthographe qui me chiffonne, les variantes de nom sont une découverte basique dès les premières recherches généalogiques, mais comment n'ai-je pu découvrir celui-ci qu'aujourd'hui, en rentrant de cette belle excursion dans le village d'origine dont je rêvais depuis plusieurs années !
Il me reste à poursuivre cette enquête avec d’autres document, comportant la signature du premier aïeul qui a porté les deux versions du patronyme, pour en voir l’évolution.

2020-05-21

Salut l'artiste !

Si je n'avais pas fait de recherches pour élargir mon arbre généalogique, 
j'ignorerai que l'oncle Thomas est un artiste.
J'ai longtemps parcouru le MBA de Lyon sans m'arrêter devant ses œuvres...

Avec ce généathème, je vous propose une visite du musée, à la rencontre de Thomas Blanchet.
En cliquant sur la flèche à droite  >  déroulons la présentation (réalisée avec Canva). 


Salut l'artiste ! par Briqueloup


Voir aussi sur le site du MBA, en suivant les liens :
Nicolas Poussin, La Fuite en Egypte

Puis les œuvres de Thomas Blanchet dans la collection des peintures françaises du XVIIe au  MBA
en particulier leur acquisition récente : Le Sacrifice de la fille de Jephté 

Je vous conseille de regarder cette superbe vidéo qui détaille "le sacrifice de la fille de Jephté"  en analysant le tableau de Thomas Blanchet 
Ainsi que l'exégèse qui explique comment un père se prive de sa généalogie : "La fille sans nom, la fille de Jephté" : 

Parmi les billets de la série Thomas Blanchet, celui-ci :
Des rendez-vous dans l’escalier des Dames de Saint-Pierre

Au mois de mai, on peut encore relire ce billet inspiré par l'actualité du mois de mai 2019 :
Le May de Thomas pour Notre-Dame


2020-05-19

Du balai et des balades


Ce printemps apparait propice pour effectuer un peu de ménage dans La forêt de Briqueloup, et ensuite sortir pour de belles balades au soleil.


Mon blog a profité d’un léger lifting. Son adresse est simplifiée : briqueloup.fr

Un nouvel onglet rassemble dans « Mes Séries»  tous les épisodes qui constituent mes enquêtes préférées.

Puisque j'ai lu beaucoup au cours de ces dernières semaines, 
j’ai ajouté le widget qui présente mes lectures, dans ma bibliothèque sur Babelio.


Il était temps de faire un dépoussiérage pour éclaircir la page d'accueil
et vous donner envie de vous attarder sur les histoires de ma généalogie.

carturadesign@tiscali.it

J’ai aimé retravailler certains billets, améliorer la forme, le style. Et associer davantage de liens (comme le suggère Marine dans les conseils qu’elle partage sur Geneatech).


Promenades à Lyon 
Ouvrons la porte et allons marcher dans la ville qui se réveille.



Je vous propose de me suivre pour découvrir quelques textes revisités :


(dans un rayon d'un km !)

Et vous,  les généablogueurs, 
n'auriez-vous pas envie de remettre à jour d'anciens billets que vous avez écrit, comme une balade que l'on aime refaire en toutes saisons ? 

2020-05-09

Ex-voto

« Mettre un cierge à Fourvière »

Au-delà de l’expression qui engage comme un vœu pieux, offrir de la cire et de la lumière à la Vierge de Fourvière est une pratique fort ancienne. On « monte à Fourvière » pour obtenir une guérison, une réussite, un accouchement sans problème…

Individuellement, en famille, en procession portant des flambeaux, nos ancêtres lyonnais ont sans doute maintes fois gravi le chemin qui serpente pour atteindre la basilique, bien avant que celle-ci soit érigée.


Le clocher d'Alphonse

Sous le clocher que le cousin Alphonse-Constance Duboys a construit en 1852, la chapelle Saint-Thomas de Lyon abrite une bonne mère plus réservée que celle qui brille sur le clocher, elle veille sur les croyants qui lui offrent leur foi. 

Vous pouvez lire l'article racontant cette émouvante période de la vie d'Alphonse :
Le clocher d'Alphonse Duboys à Fourvière




Nos aïeux étaient-ils pratiquants ? Comme la majorité des Lyonnais, sans doute.
Leurs fratries ont fourni quelques religieux, certains de leurs descendants restent tellement discrets que je n’ai pas encore trouvé leur parcours au-delà de leur baptême. Peut-être leur âme demeure-t-elle toujours en prière dans l’un des anciens couvents de Lyon ?

Les sœurs religieuses
Voici, parmi les tantes celles auxquelles je pense souvent, car elles ont vécu près de chez nous :

Clémence Margaron a prononcé ses vœux au couvent des Carmélites en 1727. Je vous invite à monter la côte des Carmélites avec elle en lisant ce récit :
Clémence et les Carmélites

Dans la deuxième moitié du XIXe, les deux sœurs de Thérèse Mital (sosa 45) n’ont pas atteint l’âge de 30 ans. Leurs vies, trop brèves, se consacrent au service des pauvres et des malades :
Élisa, sœur de la Charité, vivait au sein de la communauté de St-Vincent de Paul.
Victoire Julie était une religieuse visitandine.
Pour mieux comprendre pourquoi elles sont touchantes, voici leur histoire.
Elisa et le soeurs sur le quai de Saône

Leur beau-frère Casimir Chartron (sosa 43) détient un record avec ses filles, puisque trois des six qui ont vécu sont devenues religieuses :
Julie Marie Camille, religieuse du Cénacle.
Berthe Marie Louise, en religion sœur Marie du Christ, demeurait au couvent du Carmel à Écully.
Clotilde Marie Camille, religieuse du Cénacle.

Maison du Cénacle, place de Fourvière
Je suis passée tant de fois devant cet bâtiment des sœurs du Cénacle, sans penser à elles, alors que je les ajoutais dans notre arbre. Cette maison est celle de Thérèse Couderc, vénérée à Lalouvesc, lieu de pèlerinage en Ardèche, proche de chez mes ancêtres maternels. Ceux-ci auraient pu la croiser tout comme Jeanne D. une autre cousine qui séjournait dans ce bourg chaque été et qui a dû les rencontrer.

En 1911, Camille Chartron (laquelle, puisque plusieurs de ses sœurs portent les mêmes prénoms ?) écrit à sa nièce, relayant l’inquiétude de son entourage, puisque Thérèse n’a pas encore d’enfant, alors qu’elle est mariée depuis deux ans.
« Priez beaucoup la Ste Vierge… La vierge noire et miraculeuse de Fourvière et elle vous exaucera et vous donnera une famille que vous élèverez pour le Bon Dieu. »
Le vœu a été réalisé au-delà de ses espérances, cependant il a fallu attendre juillet 1914 pour que Thérèse et Fabien donnent naissance à l’aînée de leurs sept enfants.


Il est temps de pénétrer dans la chapelle, où se trouve la Vierge noire toute puissante.

La Chapelle Saint-Thomas de Fourvière
Écrasée par la jeune basilique qui date de la fin du XIXe, se trouve une très vieille église, lieu de pèlerinage depuis le XVIIe.


Le Vœu des Echevins, 1653

Une plaque en marbre, et un vitrail rappellent le vœu des échevins demandant à Marie de  protéger Lyon de la peste en 1653. Ils avaient aussi commandé une Vierge à l’Enfant, au sculpteur Jacques Mimerel, ami de Louis et de Thomas Blanchet.
Ces artistes ont réalisé plusieurs tableaux avec des sujets religieux, pour des églises ou des couvents de Lyon.
Le chef d’œuvre peint par Thomas Blanchet, pour le May de Notre-Dame de Paris a survécu et je le raconte ici : Le May de Thomas pour Notre-Dame.



Sur les piliers et les murs de la chapelle, les ex-voto

J’ai cherché sur les piliers, au milieu du nombre considérable de plaques posées en remerciement de vœux ou autres guérisons, à reconnaître des noms connus. Ce sont de discrètes initiales avec des formules lapidaires  : "Merci Marie". 
Encore plus intéressants, mais difficiles à admirer dans la pénombre et la hauteur de la voûte, de précieux tableaux souvent naïfs dessins d’intérieurs de familles lyonnaises. Il y a aussi des canevas brodés au point de croix qui disent la gratitude des femmes. De chaque côté de l’autel brillent des cœurs votifs, en argent recouvert d’or.

Cœurs votifs, Fourvière

Cela me plairait bien de retrouver des traces de démarches votives d’anciens Lyonnais de nos familles. Cela apporterait des indices, comme une petite flamme permettant de mieux connaître leurs sentiments et de retracer leur vie, quotidienne où émaillée d’événements dramatiques.

Et vous, avez-vous trouvé des ex-voto offerts par vos ancêtres ?


Bibliographie

Les ex-voto de Fourvière « Do ut des » démarches votives lyonnaises,  Bernard Berthod, Elisabeth Hardouin-Fugier, Editions La Taillanderie, 2008.


2020-05-01

L'ami Mimerel


"Vous vouliez me rencontrer ?"
Il a fière allure, Jacques Mimerel, le sculpteur de la ville de Lyon.
Il lève son chapeau pour me saluer, il se détache du groupe des invités au baptême de Marianne Blanchet. 


"Vous êtes de la famille de mes amis Louis et Thomas Blanchet ?"
Jacques le cherche du regard. En ce moment, Louis est occupé à signer le registre du baptême de sa fille.

Baptême de Marianne Blanchet, 1/02/1671

"Votre aïeule n’est pas cette petite Marianne que l’on baptise aujourd'hui ? Alors, c'est donc Marie, sa sœur cadette qui aura un longue descendance …"

Pour la cérémonie, célébrée en l’église de La Platière, à Lyon, ce samedi 31 janvier 1671, le sieur Mimerel s’est habillé avec soin, col blanc, bottes cirées et moustache taillée.

"Donc, notre cher Louis sera bientôt le père d’autres enfants, tant mieux ! Un fils, Thomas, va naître avant la fin de cette année, le 31 décembre. Puis, un fille, Marie, en 1673. " Souriant, il ajoute : "C’est ce que je lui dis à Louis : ta jeune femme Louyse Balley est bien courageuse, du haut de ses 16 ans et demi, d’avoir épousé un vieil homme, comme toi, âgé de 38 ans." 
Il prend un air entendu, s’apprêtant à partager cette confidence avec le frère de Louis, Thomas Blanchet qui sort de l’église.

Eglise Notre-Dame de la Platière à Lyon
Mais, il se ravise et change de conversation.
" Vous avez l'intention d'écrire un article sur mon travail ? "
Il se redresse, encore superbe comme un vieillard de 67 ans.
"L’avez-vous réellement admirée ma célèbre Vierge à l’Enfant ?
A présent, on l’a placée dans la Chapelle de l’Hôtel-Dieu. Savez-vous pourquoi ?"


"Les échevins de Lyon me l’avaient commandée pour l'ex-voto. Ils voulaient remercier Notre-Dame de nous avoir protégés de cette horrible épidémie, la peste ravageait l’Europe en 1653."

Il hésite… "Ma statue aussi a fait des miracles dit-on. Il fallait voir les attroupements devant l’oratoire que j’ai construit sur le Pont de Pierre, celui qui traverse la Saône, tout près d'ici. Ils l’ont fait enlever." Baissant la voix, … "L’Archevêque, Camille de Neufville de Villeroi en était gêné, je crois."
Il lève les bras. "Voici le portrait que j’ai sculpté pour lui, un buste en marbre blanc."

Crédits photos
© Image © Lyon MBA – Photo A. Basset

Il poursuit comme ça, me regardant sans me voir.
"Vous connaissez la marraine de Marianne ? C’est sa tante, Anne Marie de la Cauche, celle qui porte sa filleule dans les bras." Il continue plus bas : "Bien sûr, elle se montre presque aussi belle que ma statue, mais entre nous, on se demande pourquoi Thomas l’a épousée." Il grogne. "Elle ne va pas nous le changer notre ami Thomas qui est de bonne compagnie. Bon, je dis rien ; voilà Thomas accompagné de Germain Panthot. Ah, Germain, vous l’avez déjà rencontré ici…" 
Il s’adresse à eux et résume ainsi :
"Cette future descendante de Louis s’intéresse à nous, Messieurs. Elle recense nos œuvres sur une encyclopédie du XIXe *. Vous vous rendez compte ... Dans quatre siècles, qu'en restera-t-il ?... "
"Que dis-tu Germain ? Louis te fait signe. Naturellement, c’est toi le parrain de sa fille. "

 "Allons, il est temps d’aller ensemble signer ce registre."


Quelques billets en lien avec les personnages cités plus haut:

* Voir les articles sur Wikipédia :

2020-04-06

La grippe


On espérait la fin de la guerre. 
C’étaient les derniers jours du mois d’octobre 1918, l’armistice allait être signé dans deux semaines.

On espérait la naissance prochaine d’un enfant chez Gabriel et Anne
Leur mariage avait été célébré le plus simplement, deux ans auparavant. Certains s’étaient offusqués qu’on puisse organiser des noces en mars 1916. Mais, surmontant ses doutes, Gabriel avait mené ce beau projet d’épouser cette précieuse jeune femme de 28 ans. Gabriel avait alors 41 ans et il désespérait de trouver l’âme sœur.

Précieuse, Anne avait toutes les qualités d’une parfaite épouse; mais pas fragile, elle montrait une étonnante force de caractère. Elle avait décidé de vouvoyer son fiancé définitivement, elle avait choisi d’avoir une chambre à elle.  

Anne ne se montrait pas timide, son aisance, sa liberté de parole pouvaient surprendre ceux qui auraient voulu confiner une jeune femme dans la discrétion qui paraissait de mise à son époque.
Elle cousait, elle brodait à merveille. Elle faisait des confitures de fraises, d’abricots.
Anne chantait. Marie disait qu’elle avait peu de voix, sa belle-sœur qui l‘accompagnait au piano se montrait meilleure musicienne. Les deux jeunes femmes, si différentes, ont lié amitié pour se soutenir dans ces temps difficiles.


Anne s’habillait avec soin. Il arrivait qu’un corsage trop échancré apparaisse choquant pour sa belle-famille. Mais, son mari trouvait cette élégance naturelle, cet habillement si parfaitement seyant et à la mode. Il était cependant un peu inquiet de la trouver si peu champêtre; pourtant Anne savait s’adapter aux séjours dans la campagne qu’il affectionnait.

Elle partageait des conversations au coin du feu avec son époux, brillant chartiste, passionné d’histoire, qu'elle admirait pour ses qualités (comme tout le monde ). Gabriel a reconstitué une longue généalogie de nos ancêtres, entre autres travaux personnels et ses fonctions d'archiviste de la Savoie.

Bien que ne demeurant pas dans la même ville, elle savait prendre des nouvelles de sa nombreuse belle-famille, tante, neveux, fratrie… Même si celle-ci était réticente pour l’adopter, la jeune femme a su s’intégrer avec patience. Elle est devenue l’amie de sa belle-sœur Marie. Elle a gardé le petit Jean chez elle, pour aider Marie lors de la naissance de Pierre.
Anne, toujours vaillante, souffrait souvent de migraines terribles.


Dans son ambulance, elle soignait les blessés de la guerre. C’est elle, la jeune infirmière assise qui sourit, entourée de ces soldats si sérieux. 


Octobre 1918
25-27-28 octobre, chaque jour, le docteur Denarié écrit une ordonnance pour tenter de guérir sa fille, malade de la grippe qui l'emportera.



Le 30 octobre, il écrit ces mots déchirants : Pourquoi pourquoi pourquoi




Anne était l’aînée des six enfants du docteur Amédée Denarié et de Marguerite Martha.

J’ai essayé de contacter d’éventuels descendants de ses neveux. Je lance un appel ici, car ils pourraient avoir conservé des archives d’Anne Denarié. La famille de Gabriel serait heureuse de retrouver des traces, j’ai numérisé quelques documents qu’ils possèdent, correspondances, faire-part, cartes de condoléances…  mais seulement ces  photographies. Où sont les autres ?


Ps. Alors que je terminais ce billet, je reçois un message d’un membre de sa famille contacté l’an dernier qui connait un dossier d’archives d’Anne. Quelle coïncidence !

2020-03-30

Une petite chaussure mystérieuse




Une petite fille et une petite chaussure.
Lorsque j’étais une petite fille, cette petite chaussure m’intriguait. Je la retrouvais en ouvrant un tiroir de la coiffeuse chez Mamie Rose. Je pouvais jouer avec cet objet, mais cela n’allait pas à mes poupées, je ne comprenais pas pourquoi elle restait l’unique exemplaire d’une paire mystérieuse.
Pourquoi n’ai-je jamais demandé à ma grand-mère de m’expliquer comment  elle se trouvait dans sa maison ? Et pourquoi mon père, qui attachait tant d'importance aux objets, ne m’a-t-il raconté le parcours de celui-ci ; l'ignorait-il ?




C’est une toute petite chaussure, longue de 9 cm et large de 4 cm. Légère comme une plume, elle pourrait chausser un ange, une créature ailée. Un pied d’enfant ? Le cuir paraît un peu usé, mais comment imaginer qu’elle ait réellement été portée…
D’ailleurs, on voit bien que ce n’est pas à la mode de Provence.


Ce petit chausson, on le considère suffisamment pour le conserver pendant un siècle dans un tiroir, mais pas assez pour en avoir gardé le souvenir. À moins qu’on préfère le laisser dormir, tellement profondément que même une petite fille ne puisse le réveiller.

Ne pas blesser la terre.
Je me doutais que cette miniature fragile était très ancienne, le cuir aurait besoin d’être nourri. Les couleurs ont perduré, le bleu indigo sur la première lanière avec les deux rivets ainsi que la languette découpée apportent une touche de sophistication. L’ouvrage paraît de belle qualité, trois lanières sont glissées dans des passants.

Son nez relève, j’ai appris des Mongols qu’ils portent des souliers qui pointent vers le ciel pour ne pas blesser la terre en marchant. J’ai voyagé en Europe Centrale, et au hasard des bazars, j’ai retrouvé des sandales dont la facture m’a rappelé celle-ci. 



J'ai compris, lorsqu’une amie invitée s'est arrêtée devant ce chausson qui ravivait ses souvenirs du folklore d’Europe Centrale. Cet objet vient des Balkans, affirma-t-elle en connaisseuse.

Dans les montagnes de Macédoine, ces sandales sont nommées opanki au pluriel et s’il n’y en a qu’une seule : opanci ou opanak.


Sur le front d’Orient.
Mon grand-père et son père ont parcouru les mers, je repère quelques objets qu’ils ont rapportés chez nous.
Mais tout compte fait, cette petite chaussure dont je ne savais rien ne m’intéressait pas particulièrement. Jusqu’en 2014, lorsque j’ai ouvert la valisette en carton de mon grand-père Marius, découvrant alors le journal de sa guerre depuis les Dardanelles où il a débarqué en mai 1915. En septembre 1918, il se trouvait positionné, depuis plusieurs semaines, près du fleuve Vardar. Son régiment a participé à la bataille d’Uskub, actuellement Skopje en Macédoine du Nord.

Skopje, Macédoine, 20/11/1918

Marius a envoyé ces cartes à sa fiancée Rose, mais il ne donne guère de détails sur la réalité de la guerre.

Macédoine, 14 /08/1918

J’ouvre cette correspondance et les carnets de Marius que je pourrais encore mieux comprendre aujourd’hui, grâce à mes recherches sur la guerre de 1914-18.

Voilà où me conduit cette petite chaussure !


Le généathème proposé par Sophie, « consacré aux objets de famille, à leur histoire et à leur transmission dans l’histoire familiale », m’a donné l’occasion de me pencher sur celui-ci. 
Pour découvrir quelques objets qui dorment dans ma maison, 
voici d’autres billets :

2020-03-21

Un ami de Thomas et de Louis, à Lyon

Le 15 mars 1673, il y a du beau monde dans l'église de Notre-Dame de la Platière à Lyon, à l’occasion du baptême d’une toute petite fille, née l’avant-veille.

La Platière par Simon Maupin (1625)
Constant de Silvecane par Th. Blanchet

Le parrain, Messire Constant de Silvecane, est conseiller du roy, président en la cour des monnoyes, commissaire général de sa majesté en icelle au département dudit Lyon et autres provinces. C'est un ancien prévôt des marchands de ceste ville.

Son portrait, c'est Thomas Blanchet, l’oncle de Marie qui l'a fait.

La marraine est Dame Marie Grolier, femme de mons. de Renaud, Seigneur de Glarins et secrétaire de la ville et communauté de Lyon. 
Le père de Marie, Charles Grolier est le prévôt des marchands de Lyon, en cette année 1673.

Louis Blanchet pense que ces notables pourraient porter chance à sa fille, il est flatté qu’ils aient accepté de parrainer Marie. Mais je sais aussi qu’il est heureux de la présence de son ami Germain. 
Je m’approche de ce septuagénaire dont le visage attire la sympathie. 

- Nous nous sommes plusieurs fois rencontrés dans différentes assemblées, j’aimerais vous saluer, monsieur Panthot.
- Avec plaisir, mais…
- Je vous apprécie depuis que je m’intéresse à votre entourage, plusieurs de vos amis m’ont parlé de vous.
- Je ne crois pas vous connaître, mais où m’avez-vous croisé ?
- Dans la salle du consulat, le 9 mars 1655, c’est le jour où vous avez officiellement accueilli Thomas Blanchet.
- Mon cher Thomas !  Je me félicite de l’avoir fait venir de Rome pour me seconder. Êtes-vous de sa famille ?
- Sa nièce Marie que l’on a baptisée ce jour, est notre aïeule. (Sosa 913)
- Le 26 juillet 1668, j’étais le témoin au mariage de Louis et de Louise, ses parents.
- Effectivement, cela m’a fait plaisir de voir votre signature sur l'acte.



- J’aime travailler de concert avec Thomas et Louis, je suis fier de l’ouvrage que nous venons d’achever, avec nos peintres décorateurs, dans notre bel hôtel de ville que l'on dit être le plus beau d'Europe. Cela représente dix-sept années de travail ensemble. D’ailleurs, lorsque je vais me retirer, j’envisage de laisser à Thomas ma charge de peintre ordinaire de la ville de Lyon.

- Permettez-moi de vous dire que vous passez pour des peintres… pas si ordinaires.

- Nous œuvrons pour la satisfaction de nos commanditaires et pour le plaisir des yeux.
- Vos peintures traversent les siècles et sachez qu’elles sont admirées en l’an 2020.  (Je n’ose dire que l’Hôtel de Ville va subir dans quelques mois un incendie catastrophique).

Marie Blanchet, Baptême, AML

L’assemblée se dirige maintenant vers la maison de ville chez Thomas qui les a conviés aux réjouissances du baptême, ils vont boire à la santé de notre petite Marie. Je vais m’effacer discrètement. 
Avant de prendre congé de Germain, je lui glisse cette phrase dont il ne comprendra que la moitié (mais elle s’adresse à vous mes lecteurs !).

- J’ai créé un article en votre honneur, sur l’encyclopédie Wikipédia, vous pouvez le lire ici :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Germain_Panthot


Voici quelques billets qui mettent en scène Marie Blanchet,
d’autres sont en cours d’écriture.

Sa fille Clémence est Carmélite

2020-02-29

Les mains les plus savantes…


Dans l’Hôtel de Ville de Lyon, le 9 mars 1655 après-midi, le gouvernement municipal se réunit à l’occasion de la délibération consulaire.
Entrons dans la chambre du Consulat d’hiver pour assister à la délibération consulaire.


« Messieurs les consuls, l’invitation pressante de procéder sans retard à la décoration de la Grande salle de l’Hôtel de Ville faite aux échevins, par le Maréchal de Villeroy et l’archevêque Camille de Neufville son frère, est mise à l’ordre du jour.
Vous savez que le gouverneur et l’archevêque lieutenant qui régissent la cité de Lyon désirent un bâtiment à la hauteur de la renommée de notre ville. Ils souhaitent que la rénovation de la voûte commence sans plus tarder. »

Parmi les édiles, la discussion est animée, car beaucoup préféreraient différer ces travaux dans un souci d’économie. « Vu l’estat où se trouvent à présent réduite la communauté laquelle est surchargée de tant d’aultres dépenses…» rappellent raisonnablement certains. 

« Les finances du consulat sont en déficit depuis longtemps, et la construction du nouvel Hôtel de Ville a coûté des sommes considérables.»
Néanmoins, la plupart se félicitent de pouvoir disposer d’un palais communal aussi prestigieux. « Il orne la ville ; par ses dimensions et son architecture, il la met au premier rang des cités du royaume ».

La Grande Salle des Fêtes, éclairée par cinq fenêtres, au premier étage donnant sur la place des Terreaux, est longue de 82 pieds (26 m) et large de 38 pieds (12 m 50). Elle est destinée à recevoir les plus grands princes de France et de l’étranger lors de leurs visites à Lyon. Les Lyonnais tiennent à les recevoir avec faste pour montrer la puissance de leur ville.
« C’est l’honneur de la ville qui est en jeu » s’accordent les échevins.»

Il leur suffit de passer dans la grande salle, voisine de la salle du Consulat, pour faire un constat désolant : «La voûte apparaît bien laide au dessus des sculptures et des tapisseries «nue et même taschée en divers endroits ainsy qu’on la voit aujourd’huy ». On observe qu’« elle ne correspondoit pas à la magnificence du reste de la salle». On convient qu’«elle desplait aux yeux qui ne peuvent souffrir un si grand défaut dans un lieu si magnifique».


Registres des délibérations municipales, AML, BB210

Le choix s’impose d’engager rapidement « les mains les plus savantes qui se pourroient trouver ».

Registres des délibérations municipales, AML, BB210

Le sieur Panthot, peintre de la ville de Lyon, ne peut assumer cet ouvrage. On suppose que c’est son ami Charles Le Brun qui lui a recommandé Thomas Blanchet comme particulièrement capable d’entreprendre la décoration de l’Hôtel de Ville. Cet artiste arrive de Rome où il fréquentait les plus grands peintres et sculpteurs maîtres du baroque.

Les consuls  ayant considéré toutes ces choses et mesme jugé que « ladite peinture proposée estoit d’une extrême bienséance pour rendre cette grande salle entièrement accomplie. »

Modello de la voûte de la Grande salle, par Thomas Blanchet, MBA,  Lyon

Finalement, le programme iconographique plait à tous :
Au centre, le temple d’Auguste, allégorie du souverain, entouré par les signes du zodiaque, sont autant d’images du gouvernement politique et du commerce. 

D’après le contrat, passé le même jour chez le notaire, le prix fait est fixé 12 000 livres et 30 pistoles.
Messieurs les prévosts des marchands et eschevins précisent les conditions du contrat, signé par Germain Panthot et Thomas Blanchet venu recentement d’Italie. Ils recommandent ainsi d'utiliser 
« Toute la peinture à l’huille qu’il conviendra  faire en la voulte, laquelle estant une fois sèche, ilz en mettront une seconde.»
De s’entourer de « bons et excellents ouvriers agréés par le Consulat. »
« Comme encore sont tenus d’employer les plus belles et vives couleurs qui se pourront trouver et de rehaulcer avec de l’or de ducat en feuille, sans aucune épargne nuisible à la beauté de l’œuvre. »

Ce jour signe le début d'une longue carrière lyonnaise de Thomas Blanchet.
Pour voir son parcours, voici la série des billets sur Thomas Blanchet :



Sources
Archives de Lyon, Délibérations municipales, registres des actes consulaires BB 210, folio 106 à 109
Galactéros Lucie, Thomas Blanchet, Ed Arthena, 1991
Les décors de l’Hôtel de Ville de Lyon au XVIIe siècle, in
L’Hôtel de Ville de Lyon, éd. Imprimerie Nationale, 1996