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2024-09-30

La mort ou la vie

 


Mourir

Antoine a perdu la vie le 16 juin 1917, en Lorraine dans les environs de Commercy, il a été tué au combat, aux commandes d’un SPAD VII.

Il se portait volontaire pour des missions difficiles. Il effectuait des croisières de chasse s’aventurant toujours plus en avant dans les lignes ennemies. Il était alors désespéré, rempli de chagrin, car sa jeune épouse venait de mourir. Il désirait la rejoindre. « Un télégramme redouté » est un triste épisode de la série des billets sur ce jeune grand-père.

L'appareil a été touché par des tirs, il a réussi à le poser, il était blessé, il est descendu, puis s’est couché sous l’avion pour mourir.

Ses ennemis, Seidel et le sergent Artur Rösler faisaient partie de l’escadron de protection 10 (Schutzstaffel 10).  On ne peut même pas leur en vouloir, puisque le jeu de la guerre n’incite pas les soldats à réfléchir, ils doivent se montrer combattants. C’est une question de convictions, d’obéissance et d’honneur.


Antoine Laplace a reçu la croix de chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume, le 23 juin 1917.

L’Allemand, Artur Rösler est décédé le 3 novembre de l’année suivante.


Vivre

Lors de l’épisode héroïque relaté dans le billet précédent « De l’autre côté des combats », Antoine a fait preuve d’un extraordinaire courage de vie. Il était, à cette époque-là, jeune marié, amoureux, père d’un petit Paul âgé de 17 mois.

Dans les lettres à ses parents, il ne précise pas quel est son avion.

J’ai repris la version d’une association d’aviateurs affirmant qu’il volait sur un Morane.

Peut-être dois-je rectifier, en essayant de me documenter plus précisément, sur les conseils de mon correspondant Hannes :

En septembre 1915, l’escadrille française était en train de se doter d’un nouveau modèle ; son nom a même changé, à partir du 22 septembre lorsque les Nieuport ont été livrés, elle est devenue l’escadrille N15. Le 26 mai, quand Antoine l’a intégrée, elle était appelée MS15 avec les initiales des Maurane-Saulnier.

Le 11 septembre, le capitaine René Turin et l’observateur Antoine Laplace pouvaient voler sur un Nieuport 10 tout neuf. Dans le récit des Allemands, ils apparaissent très fiers de tester les possibilités de leur super aéronef.

Nieuport 10 _ NiD.29, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons


Ses adversaires témoignent de la stupéfiante rapidité de l’avion qu’ils découvrent. « Et voilà, tout à coup les gars ont la folie des grandeurs et m’attaquent avec un nouveau type de biplan, avec un fuselage et très rapide ». Le Nieuport pouvait voler jusqu’à 145 km et donc atteindre une vitesse de 15 à 25 km/h plus grande que le Maurane Saulnier.

C’est un appareil de reconnaissance conçu pour des missions d’observation afin de prendre des photographies du terrain. Plus tard, il a servi d’avion de chasse. Le photographe pouvait être mitrailleur de photos ou réellement armé d’une mitraillette.

Le biplan comportait deux places selon la configuration Nieuport 10 AV ou Nieuport 10 AR, le pilote se trouvait à l’avant et l’observateur à l’arrière ou vice-versa.

Le détail prend toute son importance dans le cas où le pilote est blessé, comme le fut la capitaine René Turin. Comment l’observateur pourra-t-il prendre sa place pour tenir les commandes ?  Il fallait avoir un courage hors du commun. Cela me donne le vertige d’imaginer Antoine dans cette situation terrifiante.

S’il se trouvait à l’arrière, il devait grimper et déplacer son compagnon pour réussir à dégager le siège et occuper sa place. S’il se trouvait à l’avant, il devait se retourner, se pencher en arrière et passer à côté du pilote, le pousser pour pouvoir prendre le contrôle du manche. Tout cela au plus vite, sans attendre que l’avion pique vers le sol.

Antoine a réussi à atterrir du bon côté tout près des lignes ennemies. Le capitaine a été sauvé et Antoine a obtenu le grade de lieutenant.

 

Voir aussi dans la série "Antoine et Marie" :

De l'autre côté des combats

S’envoler

puis

  Antoine, un As de l’aviation

 Marie, jeune épouse dans son nouveau foyer

   Détruire les lettres

     Un télégramme redouté

Source :  article Wikipédia

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nieuport_10


2024-08-19

De l'autre côté des combats

 

Il arrive que l’on soit contacté par des lecteurs intéressés, mais là je ne m’attendais pas à ce partage fabuleux.

Sous l’article « S’envoler » qui relate les batailles aériennes auxquelles a participé notre grand-père, en 1915, un message arrive d’Allemagne. Il apporte ces précisions à mon récit :

« Les adversaires de Turin et de Laplace étaient deux monoplans Fokker avec Max Immelmann et Oswald Boelcke ». Mon mystérieux correspondant ajoute : « Salutations de Dresde ».

Un échange d'informations s’engage avec Hannes de plus en plus amical. L’auteur, passionné par les pionniers de l’aviation, prépare une biographie d'Immelmann.

Je vous propose de découvrir les deux versions de la bataille aérienne que racontait Antoine dans une lettre à ses parents en septembre 1915 (que j’ai transcrite dans cet article).

Du côté d’Antoine 

La série d’articles retraçant les années 1913-1917 du grand-père Antoine était nécessaire pour mettre au clair les zones tristes ; elle fut difficile à écrire, car elle raconte l’histoire d’un couple d’amoureux qui traverse une dernière année tragique.



En 1915, Antoine Laplace est sous-lieutenant observateur. Il rejoint l’escadrille MS15 qui s'installe à Savy-Berlette, près d’Arras.

La deuxième offensive d’Artois se prépare. Les troupes franco-britanniques se rassemblent sur le front.

Les aviateurs effectuent des missions de reconnaissance en survolant les terrains sensibles. S’ils rencontrent des chasseurs ennemis, leurs repérages prennent la tournure de violentes batailles aériennes.

Morane-Saulnier L Wikimedia CC BY-SA 4.0

L’escadrille vent de se doter d’un nouveau modèle d’avion, le Morane Saulnier, type L avec son aile parasol. 

Le 11 septembre 1915

Antoine décolle à bord d’un Morane, en qualité de copilote, aux côtés de son capitaine René Turin, commandant de l’escadrille. 

Du côté des Allemands

Les versions des Allemands Oswald Boelke et Max Immelmann, divergent sur quelques points, mais apportent des informations intéressantes.


Fokker E.III.

Mon correspondant qualifie la situation de la soirée par ces mots : « after a few dogfights », il faut comprendre qu’ils ont mené des batailles aériennes entre avions de chasse à courte distance, ce qui nous met dans l’ambiance.

La nuit commençait à tomber, il est temps pour chacun de rejoindre la base. Au sol, les hommes dans les tranchées ont suivi leurs combattants avec inquiétude sûrement. Les Allemands veulent leur montrer qu’ils ont dominé la bataille et décident d’effectuer quelques virages dans les airs. Les pilotes sont connus comme des champions des manœuvres acrobatiques. La figure de voltige nommée Immelmann est encore célèbre, il était capable d’exécuter un demi-looping suivi d’un demi-tonneau pour surprendre ses adversaires par l’arrière. Constatant que le niveau d’essence baisse, ils se préparent ensuite à atterrir.

À ce moment-là, les Français décident d’attaquer.

Oswald Boelcke raconte « Et voilà, tout à coup les gars ont la folie des grandeurs et m’attaquent avec un nouveau type de biplan, avec un fuselage et très rapide. Mais ils semblaient surpris que nous non seulement nous laissions attaquer calmement, mais que nous nous réjouissions au contraire d’avoir enfin quelqu'un qui ne s'est pas enfui immédiatement. »

Dans un même élan non concerté, les deux pilotes Allemands font demi-tour et se rapprochent des Français. Ils tirent et atteignent René Turin. Max Immelmann dit : « Puis soudain, je vois, je n’en crois pas mes yeux, comment le pilote ennemi lève les deux bras. Son casque tombe en un large arc de cercle et un instant plus tard, l’appareil tombe verticalement de 2 200 mètres dans les profondeurs. Une colonne de poussière le montrait en train d’impacter. » 

Boelke décrit la chute : « J’ai dû blesser mortellement le Führer. Il a soudainement levé les deux mains et l’avion est tombé verticalement. Je l’ai vu tomber tout en bas. Il s’est retourné plusieurs fois puis est tombé verticalement dans la partie Est d’Ablain. Ablain se trouve à environ 400 m devant nos tranchées. Tous les gens dans la tranchée étaient contents du combat aérien et il est clairement établi que l’avion a été complètement détruit et que les occupants étaient morts. Immelmann l’a également vu tomber et était très heureux de notre victoire. »

En réalité, voyant que le pilote blessé à la jambe a perdu connaissance Antoine Laplace a réussi l’exploit de reprendre le contrôle de l’appareil, de le redresser à 500 m du sol, de passer à travers « d'un feu d’enfer transformant notre appareil en écumoire » et de le poser à terre.

Chacun des deux pilotes allemands fait également un atterrissage d’urgence, le moteur s’arrête en raison d’un manque de carburant. Ils doivent toucher terre dans l’obscurité.

Épilogue

Ce jour-là, les hommes rentrent sains et saufs dans leurs tranchées où leurs camarades les félicitent. Le pilote blessé va être soigné. Laplace reçoit la croix de guerre, il est proposé pour la Légion d’honneur. Boelke et Immermann ajoutent cette victoire à leur palmarès, ils seront décorés et considérés comme des as.

Voici le témoignage d’un de leurs collègues :"... ces chasses fantastiques sont folles de danger, mais on a l’impression qu’on rend un service personnel à son pays, et toutes les fois, on lui offre sa vie."

Les quatre hommes vont trouver la mort avant la fin de la guerre. Très jeunes, tous ont fait preuve d’un courage extraordinaire pour voler dans des avions aussi fragiles et affronter le feu des ennemis. Nés en 1888, 1890 et 1891, ils étaient sensiblement du même âge. Passionnés d’aviation, leurs parcours étaient similaires.

Ils auraient pu être amis.


Oswald Boelke & Max Immelmann


Voir aussi dans la série "Antoine et Marie" :

La mort ou la vie  pour compléter l'article ci-dessus

S’envoler

puis

  Antoine, un As de l’aviation

 Marie, jeune épouse dans son nouveau foyer

   Détruire les lettres

     Un télégramme redouté

Source :  articles Wikipédia

Oswald Boelcke : https://fr.wikipedia.org/wiki/Oswald_Boelcke

Max Immelmann: https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Immelmann

Immelmann (voltige) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Immelmann_(voltige)

Fokker E.III : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fokker_E.III

Maurane-Saulnier : https://fr.wikipedia.org/wiki/Morane-Saulnier_Type_L


2023-08-23

Les rabots de Jean

 

Jean est mon grand-oncle, son nom est gravé sur trois des treize rabots que nous avons conservés depuis plus d’un siècle.  


Je les ai rangés dans un carton, mais je retarde le moment de les porter au grenier où l’on risque de les oublier. J’aimerais écrire ce billet dans l’espoir que, plus tard, leur histoire ne soit pas perdue.



Ce carton contient divers rabots de charron : des rabots ordinaires, des rabots de corroyage, des rabots de moulurage dont je découvre les jolis noms : guillaumes, mouchettes, bouvets, varlopes...


Tous sont constitués d'un corps en bois dans lequel est insérée une lame de fer tranchant.

Pour décrire les parties d'un rabot, on parle du nez, des joues, des oreilles, du talon en arrière et de la semelle pour la face inférieure. 

Celui-ci est estampillé « 38 Goldenberg fruitier » avec le numéro 42. 

L’œil représente une marque de la qualité du fer.

L’étiquette n’a pas été entièrement décollée. 

Ce morceau de papier rouge, je le trouve émouvant, il me dit que Jean a utilisé cet outil tellement peu de temps.


Cette varlope mesure 50 cm. Sa poignée est percée d’un élégant passage ovale où se glissent les quatre doigts de la main droite qui conduit l’outil.

Voici un joli petit rabot de carrossier, nommé Guillaume.


Voici un Bouvet, utilisé pour faire des rainures.


J’essaye de me documenter sur les outils du charron, cela ne m’étonnerait pas que dans l’atelier de mon père s’en cachent d’autres dont je ne sais identifier ni leur premier propriétaire ni leur usage. Il faudrait que j’explore les recoins du garage où je pourrais trouver des ciseaux à bois, des gouges à dégrossir, des tarières pour creuser des trous... Pour ceux que je vous présente ici, j’apprécie cette chance que le nom et le prénom du propriétaire soient gravés sur le bois !  



Famille Fauriat

Parmi les six garçons de cette fratrie, les benjamins, Jean et Paul apparaissent très liés. Ils ont partagé leurs outils, ils étaient charrons, et copains comme deux larrons.

Inventeurs intrépides, ils construisaient des engins roulants dans lesquels ils dévalaient les pentes de leurs prés à Gambonnet, depuis le lieu-dit Fauriat, nommé de leur patronyme.

Paul était menuisier en voitures en 1914. Il avait alors 27 ans. Il habitait 86 boulevard de Grenelle à Paris 15e, il est mort le 25 juin de cette année-là, à l’Hôpital Laennec, 42 Rue de Sèvres. Paris 7e. Il a eu la chance de ne pas connaître la Grande Guerre. Réformé pour faiblesse générale et bronchites fréquentes, il n’a pas effectué son service militaire, mais cela aurait-il été une raison pour échapper à l’ordre de mobilisation quelques semaines plus tard ?

Paul possédait un compte au Crédit Lyonnais, à l’agence AX à Paris, s’élevant à 4287 francs. Voilà à peu près tout ce que je sais de lui.

Jean a quitté le domaine familial, en laissant l’exploitation des terres et des bois à Urbain son frère aîné, mon grand-père. Il a appris le métier de charron, carrossier, menuisier en voitures, j’ai retrouvé ses différentes adresses qu’il partageait avec Paul, à Romans-sur-Isère, à Valence, à Lyon et à Paris.    

Le 1er avril 1916, il tombe « tué à l’ennemi, côte 425, à Steinbach en Haute-Alsace ». Il avait 31 ans. Son nom, Jean Fauriat, ainsi que celui d'Urbain, est inscrit sur le monument aux morts de la guerre 1914-1918, à Saint-Bonnet-le-Froid.


Les charrons exercent un métier très apprécié, ce sont eux qui fabriquent et réparent les roues des chars et les charrettes, indispensables à tous. Ils utilisent deux types de matériaux : le bois et le fer. Cela fait de ces hommes tout à la fois des menuisiers, des charpentiers, des forgerons, des maréchaux ferrants, et plus tard des carrossiers lorsqu’ils commenceront à concevoir les véhicules à moteur.  

Au début du XXe siècle, les premières voitures causent un superbe effet, elles éblouissent par leur vitesse, par leur design et le luxe de leur équipement en fer, en bois, et en cuir. Paul était menuisier en voitures, sans doute Jean travaillait avec lui.

Le parcours de ces outils

Certains semblent comme neufs, l’un d’entre eux garde encore son étiquette.

Mon grand-père Urbain a dû les récupérer après le décès de son frère en 1916. Lui aussi a participé à la guerre, il a été gazé ; après des mois de pénible maladie, il est mort en 1921.

Il a installé Constance sa femme et leurs trois enfants, pour une vie plus facile, dans le bourg où il a acheté une ferme afin qu’ils aillent à l’école.

Par chance, ces outils ont été conservés par ma grand-mère maternelle au cours de ses déménagements successifs.

Mon père les a utilisés, il aimait s’occuper de menuiserie. En général, il prenait grand soin de tous les objets.

Lorsque nous avons vendu la maison de mes parents, j’ai gardé ces outils, nous les avons stockés, puis un peu oubliés, rangés dans le garage et on ne les remarquait plus. Ils ont été abîmés par les vers, hélas ! Coupable de les avoir abandonnés, j’essaye maintenant les traiter soigneusement.   

Cela m’a étonnée d’y découvrir le nom de Jean Fauriat, cette inscription leur donnait une valeur familiale. J’ai voulu raconter la courte vie de deux grands-oncles : Auguste « Jean » Baptiste (1884-1916) et « Paul » Auguste Eugène (1887-1914).

Voir aussi :

Autour de Constance

Grande Guerre (leur maison abandonnée)

Les yeux gris (ceux de Régis, un autre frère) 


2022-11-24

U_ Un télégramme redouté



AI DOULOUREUX DEVOIR VOUS ANNONCER MORT LIEUTENANT LAPLACE

TUÉ GLORIEUSEMENT HIER SOIR OBSEQUES AURONT LIEU MERCREDI

MATIN SOUILLY PREVENEZ MOI SI VOULEZ VENIR HEURE ARRIVEE GARE

BAR-LE-DUC RESPECTUEUSES CONDOLEANCES : CAPITAINE DE LANGLE 

Envoyé le 17 juin 1917 à la mairie de Chambéry.

Le maire certifie que les porteurs du présent télégramme sont les père, mère et belle-sœur du Lieutenant aviateur Laplace tué au champ d’honneur. 

Reçu le 18 juin 1917.

💥 


C’est la pire nouvelle qui pouvait arriver, mais elle est tellement prévisible. Depuis presque trois ans, la guerre a détruit tant d’hommes. Cette famille a vu partir ses trois fils : Antoine, Amand et Marius.



Paul et Claudine sont inquiets, ils connaissent le chagrin éprouvé avec le deuil d’un enfant. Ils ont enterré dix ans auparavant au cimetière de Chambéry leur fille Louise, elle n’avait que 16 ans. Depuis le début de la guerre, ils ne sont rassurés que lorsque le facteur apporte de bonnes lettres de chacun de leurs garçons.

 

Marius, le plus jeune est né en 1896. Incorporé en avril 1915, il est parti en décembre avec le régiment d’infanterie. Il fait ce qu’il peut, mais, malade il est évacué à plusieurs reprises; il sera donc proposé pour la réforme. En 1917, il est en campagne à l’intérieur, c’est-à-dire hors de la zone des armées, Marius apparait alors un peu plus protégé.

 

 

Amand François, l’aîné se trouve au régiment d’infanterie. Il s’occupe de l’entretien et de la réparation des lignes téléphoniques lors de combat sous de violents tirs d’artillerie et de mitrailleuse. Toujours volontaire au moment le plus dangereux. Il a reçu une citation en octobre 1915 : « soldat courageux au combat, dévoué, s’est multiplié pour ramener les blessés dans nos lignes ».

Il obtient la  croix de guerre avec deux étoiles de bronze.

 

Même si les parents peuvent se sentir fiers de leur fils, connaître les risques auxquels ils font face ajoute à leur inquiétude.

 

En juin 1917, tous se rendaient compte du désespoir d’Antoine qui voulait rejoindre Marie, sa jeune épouse morte quelques semaines auparavant. Ils pensaient que la présence du petit Paul rendrait son père plus prudent. L’enfant était confié à Fanny, la sœur de Marie dont la famille est voisine. Fanny leur communiquait-elle les lettres découragées dans lesquelles Antoine lui recommandait de prendre soin de Paul, déjà orphelin à trois ans ? 

Antoine se porte volontaire pour des missions difficiles, il pleure la mort de ses camarades, en disant qu’il devrait être à leur place.

Ecoutez-le :


Lettre d'Antoine à Fanny, mai 1917


"Dimanche, au cours d’une mission, je suis rentré avec mon avion criblé d’éclats d’obus, mais sans la moindre égratignure. La mort ne voudrait-elle point de moi ? mon temps n’est sans doute pas encore venu."

 

 

 Lettre du 12 juin 1917


"Un nouveau deuil vient de frapper encore notre pauvre escadrille. J’arrivais sur le terrain pour voir un de mes camarades se tuer. C’est un lieutenant marié. Si je pouvais être à sa place, moi qui n’es [sic] plus rien." 

 💥 

Paul et Claudine, les parents d’Antoine se sont-ils rendus dans la Meuse, à Souilly, pour la messe de funérailles ?

C’est possible, car Paul savait voyager, il a été employé au PLM, la ligne de chemin de fer Paris Lyon Marseille. 

Dans quel état de tristesse puis-je les imaginer...

 Dans cette série :

Antoine, un As de l’aviation

Marie, jeune épouse dans son nouveau foyer

S’envoler (Au revoir là-haut)

Détruire les lettres 

Un  télégramme redouté 

De l'autre côté des combats

La mort ou la vie

 

 


2022-11-14

L_ Lire, relire, attendre, espérer

 

L



’attente du passage du facteur remplit ses journées d’un espoir fragile, suivi d'une déception en ouvrant la boîte vide.

Lire, relire les lettres d’André, puis lui écrire en lui demandant des nouvelles, poster des lettres, tel est le quotidien de Marie pendant les longs mois de la Grande Guerre.


Son deuxième enfant est né en août 1914. Elle a 24 ans, elle doit gérer la vie quotidienne à Lyon sans son mari. André est officier dans une ambulance proche du front. Il n’a guère le temps d’écrire, et certainement pas le cœur à raconter ce qu’il vit, ce que la censure ne permettrait pas d’ailleurs. Sa jeune épouse se montre très inquiète, elle est fatiguée par de "fréquents réveils nocturnes, suivis d’insomnies à penser aux dangers de la guerre".

 

Marie écrit tous les jours, elle reçoit « presque une lettre tous les 3 ou 4 jours. »

« Moi, je ne reste jamais plus de 2 jours sans t’écrire », dit-elle.

Elle n’envoie pas toutes les lettres qu’elle rédige, « la raison est que j’en ai déchiré et brûlé l’autre soir une de huit pages, immense où je m’étais trop laissée aller à être triste »

Marie patiente en relisant le dernier message d’André. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé depuis !

 

12 novembre 1915

« Je ne peux pas comprendre pour quelle raison tu me laisses une semaine entière sans nouvelles ; est-ce manque de temps, as-tu changé d’occupations, d’endroit peut-être, ou n’es-tu pas bien portant et pas en train d’écrire ? As-tu des ennuis, des tristesses, je ne pense pas parce que j’espère que tu les aurais confiés à ta petite femme qui souffre tant de ne rien savoir comme ça. »

 

Au fil des mois, Marie devient moins naïve en ce qui concerne la réalité de la guerre, André lui a raconté certaines choses lors de sa dernière permission. Elle connait des familles endeuillées. Elle suit les actualités, elle en discute avec ses parents.  



 16 octobre 1916 

« Mon ami chéri,

Après quatre jours sans une seule lettre ce qui était bien attristant et finissait par m’inquiéter beaucoup, ce matin je viens de recevoir enfin un petit mot de toi, qui tout en me rassurant me déconcerte un peu ! Quelle brièveté et quel manque absolu de détails ! Pourquoi dis-tu qu’il est impossible que tu m’écrives régulièrement ces temps-ci ? […]



Alors pourquoi ne pourrais-tu pas envoyer de tes nouvelles. Au moins tous les deux jours ? […]

Dis-moi aussi si tu es un peu en danger, si vous risquez beaucoup là où vous êtes ; je t’assure que je suis courageuse tant que je pense que j’aimerais mieux, tellement mieux savoir ce qu’il en est. » 



La plupart de ses lettres présentent cette tonalité de reproches anxieux et d'inquiétude pour cet homme qu'elle aime. Il devait être difficile à André de la tranquilliser. Nous ne connaissons pas les réponses qu’il donne. Le couple n'a conservé que la correspondance féminine. Elle a lui a envoyé 783 lettres qui racontent la vie quotidienne à Lyon durant la guerre de 1914-1918.

Elles ont été archivées dans ce précieux tiroir bleu que l'on m'a prêté.



 Voir aussi la correspondance de Marie:

G- Grande Guerre 1914-1918

Promenade vers la place Bellecour en 1915

Une correspondance 1GM

2022-11-12

K_ Carte postale

 La grande boucle 

ou le trajet d’une carte postale centenaire



Le #Geneathème me donne l’occasion de remettre à l'honneur cette carte postale
et d’essayer de comprendre la grande boucle qu’elle a parcourue depuis 1915.




Elle m’a été envoyée par une très vieille et lointaine cousine qui est décédée il y a deux ans. 
Ces mots tracés de sa main l’accompagnaient.

« Quelle coïncidence ! … Nos pensées se rejoignent puisque j’allais vous écrire et vous envoyer cette carte postale trouvée au fond d’un tiroir et qui doit représenter votre quartier… D’après l’écrit, elle est centenaire et je suppose qu’elle était destinée à une connaissance de pays ou de l’armée à cette époque. »

Il se trouve que le paysage de Lyon m’est familier. Il a très peu changé depuis cent ans et l’on peut reconnaître chaque immeuble le long du quai de Saône. La photo a été prise depuis le pont de Serin. Le trafic des bateaux sur la Saône était plus important, l’un est arrêté sur le port de la Chana, deux autres remontent la rivière. La colline de Fourvière est restée aussi verte que sur cette vue colorisée.

Qui a envoyé cette carte ?
Nous ne le savons pas, le scripteur n’a pas signé.
La date est mentionnée « le 9/12/1915 à St-Genis-Laval »,
mais peut-être ce soldat l’a envoyée plus tard, alors qu’il était déjà loin de Lyon.
« Je suis parti au front » dit-il plus loin, ajoutant qu’il veut visiter Troyes : « Dimanche 12 décembre je pense allé à trois [sic] »

A qui était-elle destinée ?
Il s’adresse à un « Cher Ami » et termine par cette formule :
« En attendant de tes nouvelles reçois cher Ami une cordiale poignée de mains »
Le A majuscule témoigne d’une grande amitié entre ces deux hommes. C’est remarquable, car il omet d’en mettre aux noms de villes.

Vers quoi court-elle cette écriture fine et légère ?

Cette carte postale a été mise sous enveloppe qui n’a hélas pas été jugée digne d’être conservée, elle aurait indiqué le nom du destinataire.
Comme la plupart des soldats au front, le scripteur n’avait pas d’encre, il a utilisé un crayon papier léger. Il a rempli d’une écriture fine et serré les deux colonnes de la carte sans laisser de marges, il a ensuite utilisé l’espace au-dessus pour les salutations.
Les barres des T rayent, griffent et s’envolent vers le haut.

J’ai dit hâtivement que l’auteur n’avait pas signé, mais en lisant attentivement l’avant-dernière ligne, celle qui est placée tout en haut de la carte, on découvre : ton copain Auguste Roux (?) (copaïs = "connaissance du pays" ?) La signature se glisse dans le corps du texte.


clic pour agrandir, si vous voulez m'aider à mieux lire...






Cher Ami.
J’ai reçu avec plaisir de tes nouvelles il y a deux ou trois jours. Je vois que tu ait toujours en très bonne santé. Seulement sur ta carte tu ne me dis pas si tu as reçu la carte que je t’ais envoye de lyon. Je vais t’annoncer que je ne suis plus à Lyon. Je suis parti au front car il y a un auxilliaire qui m’as remplacé pour travailler. Enfin je fais la manœuvre
Nous ne sommes pas très mal, d’ailleurs il ne fais pas froid encore. Dimanche 12 décembre je pense allé à trois alors j’en profiterai pour allé voir Mr(?) Sapet. As-tu tes reçu de ces nouvelles ainsi que celle de Lieffait.
Tu m’écriras dès que tu auras reçu ma carte car ? ta carte datée du 18 novembre.
En attendant de tes nouvelles reçois cher Ami une cordiale poignée de mains. ton copain Auguste Roux 
Envoie moi une vue du pays où tu est, si tu trouves



J’ai fait de mon mieux pour comprendre le sens de ce message, sans garantir des erreurs d’interprétation. Si les lecteurs de ce billet veulent faire des suggestions, cela m’intéresse.  


Que nous apprend cette lettre ?
Peu de choses finalement. Pour l’heure, les hommes sont tous deux en bonne santé. Ce qui est rassurant !
Comme souvent dans les correspondances, et plus encore en temps de guerre lorsque l’acheminement des courriers est fluctuant, les sujets majeurs sont la demande de nouvelles, la réception et l’envoi des cartes. Ce qui peut apparaître décevant au lecteur contemporain faisait partie des usages et des demandes dans les missives de cette époque. C’est l’échange basique que l’on connait : ça va ? t’es où ? écris-moi !

Est-il mort à la Grande Guerre ?
Dans la liste des Morts pour la France, j’ai cherché, tout en souhaitant ne pas le trouver, cet Auguste Roux. Il y a 42 homonymes, aucun n’est natif de l’Ardèche. Ma cousine ardéchoise suppose que c’était une « connaissance du pays » d’un parent de sa famille.
Alors, ce poilu ne serait pas mort au combat ?

100 ans plus tard, le voyage de la carte

Il serait bien étonné, Auguste, si je lui disais que cette carte postale est finalement arrivée justement à l’endroit où la photo a été prise.
Peut-être, ce soldat l’a-t-il achetée lors d’une permission à Lyon où il serait monté à Fourvière. On sait qu’il souhaite précisément des vues des endroits traversés. Il a commencé à écrire à St-Genis-Laval où devait se trouver sa garnison. Puis, la carte est restée dans son sac jusqu’aux environs de Troyes. Elle a été expédiée dans un village de l’Ardèche, peut-être Pailharès, ou Saint-Barthélemy le Plain…
Pourquoi a-t-elle été conservée si longtemps ?
L’ami était cher, le soldat a dû lui envoyer plusieurs cartes postales, et puisque celle-ci est particulièrement belle, on l'a gardée …

Marguerite l’ayant trouvée dans son grenier a su en prendre soin ; elle a eu la gentillesse de me l’envoyer. Mille fois, cette carte aurait pu être perdue. Elle devient encore plus précieuse à mes yeux depuis que Marguerite nous a quittés. 

2022-11-08

G_Grande Guerre 1914-1918

 


Le plus facile pour écrire à un soldat, c’est d’utiliser une carte-lettre en couleur. Il n’est pas nécessaire de l’affranchir, sans enveloppe la correspondance devrait arriver plus vite à destination.


En fait, ces cartes simplifient le travail de l’administration militaire, car la censure ouvre les lettres pour vérifier que la correspondance est correcte.

Lisez ces conseils pour ne pas faire d'impair :

 



Marie écrit à André en septembre 1914.

« la 20aine de lettres que je t’ai écrite ne t’est pas parvenue, il n’y avait cependant dans chacune d’elle rien de compromettant et pas un mot des événements »

Le 4 octobre 1914, elle devient un peu plus audacieuse.

« Je pense que tu n’as pas eu le temps naturellement ou que tu as peur de mettre des choses un peu tendre sur une carte ouverte que tout le monde lit ; moi je n’ai pas tant de scrupules ou tout au moins je les avais bien, mais n’ai plus voulu du tout faire attention à tout cela ; je t’aime bien il faut que je te le dises, tant pis si on le voit »

 


Dans ses lettres, le soldat écrit le plus souvent que tout va bien. Il peut à peine parler de la guerre. Il s’applique à minimiser les dangers. Surtout ne pas raconter les horreurs dont il est témoin, cela il le comprend, et il a envie d’épargner des inquiétudes à sa famille.

Il n’a pas le droit d’indiquer la ville où il se trouve, ni les mouvements envisagés.


Le 28 juin 1915,  Marie a vraiment besoin de savoir ce que fait André. 




"Explique-moi sans me dire rien de ce qui est défendu que tu me dises, ce que c’est que cette nouvelle vie. Je vois bien que tout est changé et je te soupçonne presque de n’être plus à L. Tu peux bien me le dire.

Je suis un peu inquiète mais je le serais moins si je savais un peu mieux les choses… vois ce que tu pourras me dire sans encourir de réprimandes. "