2019-06-09

Le May de Thomas pour Notre-Dame

Fort inquiet, Thomas Blanchet m’a contactée, car il a appris que le feu avait détruit Notre-Dame de Paris.
- Donnez-moi des nouvelles, j’ai eu vent de l’actualité de votre époque. Je suis mort depuis 330 ans, cependant, je jette un œil sur vous. J’ai senti l’odeur de l’incendie qui a brûlé la cathédrale Notre-Dame, le 15 avril 2019. Cette catastrophe a réveillé en moi d’horribles souvenirs.

- Cher Thomas, j'imagine le cauchemar que vous avez vécu lors de l’incendie de l’Hôtel de Ville de Lyon, en 1674. Je voudrais vous rassurer, nous allons reconstruire la cathédrale de Paris.

- Ah tant mieux ! Vous a-t-on dit que l’un de mes tableaux se trouvait là ?
- Le May  ? Ne craignez rien, il n’y est plus.
- Oh cela m’inquiète, où l’avez-vous mis ?
- On peut l'admirer au musée d’Arras, dans la salle des Mays, parmi les treize toiles provenant de Notre-Dame de Paris.
- A-t-il été abîmé ?
- Les spécialistes l'ont bien restauré, il en avait besoin, car le mauvais état ne permettait pas d’apprécier le coloris, la lumière, ni le modelé des figures[1]. D’après la conservatrice[2] : « L’œuvre a retrouvé son éclat, ses coloris clairs et précieux, sa luminosité rosée et légèrement voilée. »

- Je vois que l’Histoire n’a guère respecté nos œuvres.
- Je suis désolée de vous apprendre que les guerres et les révolutions ont causé des dégâts. Cependant, plusieurs tableaux ont été préservés. 

J.F. Depelchin. Vue intérieure de Notre-Dame en 1789. Paris, musée Carnavalet

- Soixante-seize Mays se trouvaient à Notre-Dame[3]. Le 15 décembre 1793, votre tableau est sorti, il a été confié au Louvre, puis envoyé à Arras en 1938.
- Qu’est-il advenu des autres Mays ?
- Une partie des tableaux a pu revenir à Notre-Dame. Avant l’incendie du 15 avril 2019, il restait treize Mays dans les chapelles de la nef.
- Et maintenant, sont-ils intacts, ou … (je n’ose l’imaginer) ... les Mays de mon ami Charles Le Brun ont-ils été brûlés ?
- Ils ont été sauvés. Je vais vous montrer le Tweet du Musée du Louvre.
Savez-vous que le palais du Louvre est devenu un musée prestigieux ? Deux tableaux et vingt-quatre de vos dessins sont conservés dans les collections.


-  Alors toutes mes œuvres ne sont pas perdues ?
- Les musées, les collectionneurs en possèdent, parfois il s’en vend sur les marchés de l’art.

Regardez, c’est votre projet du May,  mis au carreau à la sanguine.
Il figure dans la collection des maîtres anciens, parmi les incontournables du Kunstmuseum de Bâle[4].

Th. Blanchet, L'Enlèvement du Saint Philippe, Bâle, Kunstmuseum 

- Tiens, ils ont traduit le nom ! Mon May s'intitule « Le Ravissement de saint Philippe ».
J’ai dessiné à la plume et au pinceau, j’ai ajouté des lavis d'encre brune et d'encre grise et j’ai éclairé la scène avec des rehauts de blanc. 
Il existe d'autres répliques de ce tableau : croquis, gravure, dessin ... 
- Racontez-moi comment vous avez peint votre grand May.
- En 1663, la Confrérie des Orfèvres de Paris m’a commandé un tableau votif que je devais réaliser pour l’offrande du premier de May à la Sainte Vierge.
C’est une ancienne tradition qui date du moyen-âge. Jusqu’en 1630, on produisait de petits Mays, mais après ils voulaient de grands formats, mesurant 11 pieds de haut (soit environ 3,50 m) sur 8 pieds 6 pouces de large (soit environ 2,75 m).
Je me souviens : en 1632, j’avais dix-huit ans, je fréquentais encore l’atelier de Simon Vouet. Cette année-là, c’est Aubin Vouet, son jeune frère qui réalisa le May.
En 1663, je vivais à Lyon, ce fut pour moi un honneur d’être sélectionné parmi les meilleurs, cela m’a fait plaisir de revenir à Paris pour présenter cette œuvre.
- Qui a choisi le sujet précisément ?
Le thème du tableau devait être tiré des actes des apôtres de Saint Luc. Les Chanoines de la cathédrale se montraient exigeants. La fête de Saint Philippe était alors célébrée le 1er mai, illustrer l’histoire de ce saint pour cette date m’a paru une bonne idée.
- Avez-vous le temps de nous en dire un peu plus sur le sujet de cette scène ?
- Voilà le récit : Philippe marchait sur la route de Jérusalem à Gaza, lorsqu’il rencontra l’eunuque, trésorier de la Reine Candace d’Éthiopie. Invité à monter sur son char, il discuta un moment avec lui. A sa demande, il le baptisa, et «quand ils furent remontés de l’eau, l’Esprit du Seigneur enleva Philippe et l’eunuque ne le vit plus »[5].  
Avec l’envol de Philippe entraîné par l’ange, j’ai voulu que l’on voie un opéra baroque, dans le goût italien. Je me suis inspiré d’un tableau de Poussin et d’autres que j’ai rencontrés à Rome.
- On a dit que votre May était l’un des plus réussis de ceux de Notre-Dame.

Voici les billets qui mettent en scène Thomas Blanchet:



1 Thomas Blanchet 1614-1689, Lucie Galactéros, Ed Arthena, 1991, p.353
[2] Annick Notter, conservateur en chef du musée des Beaux-Arts d’Arras, in L’objet d’art n°334
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_Mays_de_Notre-Dame
[4] https://kunstmuseumbasel.ch/fr/collection/incontournables#&gid=1&pid=12
[5] Acte des Apôtres VIII, versets 26-40

5 commentaires:

  1. Michele Vin
    Super idée merci c'est chouette de commencer un dimanche par cette lecture ...

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  2. Dialogue étonnant qui nous en apprend toujours plus sur Thomas Blanchet. Très intéressant en tout cas !

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  3. Lorsque présent et passé se confondent, désormais les célèbres Mays et leur genèse sont moins abstraits dans mon esprit.

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  4. J'ai essayé, avec ce dialogue fictif, de comprendre ce que représentent les Mays de ND. Thomas B. m'a bien aidé !

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