2018-07-21

Dans l’atelier d’un tisseur à toile en Provence

On dirait qu’il a neigé dans l’atelier de mon aïeul en cet été 1743. Des flocons de laine jonchent le sol. Les moutons ont été tondus avant de partir en transhumance dans le Haut-Verdon, les clients ont apporté des ballots de laine. Le tisseur à laine va leur confectionner de beaux draps bien chauds, ce sont des pièces de toile dans lesquels ils tailleront des manteaux lorsque le froid arrivera.


François Aymar qui aurait 300 ans en 2018, est mon ancêtre à la IXe génération (sosa 350), il est tisseur à laine. Mais pour l’heure de ce #RDVAncestral, il m’apparaît, vêtu avec soin, comme un beau jeune homme, de 29 ans. Voyant qu’il est occupé avec les muletiers qui vont livrer ses pièces de drap à Marseille, je ne le dérange pas.

Je rejoins son petit apprenti, celui-ci s’applique à carder la laine, mais le geste est laborieux. Je m’assieds à coté de lui, je prends un peigne à carder et des poignées de laine que je fais passer entre les griffes. Le jeune Thomas s’étonne : « Le cardage ce n’est pas le travail d’une femme ! Maître François est un bon cardeur à laine, regardez toute cette collection de cardes, je n’ai pas encore le droit de me servir de celles-ci ». Je n’ose insister et je lui demande s’il est content de travailler chez un artisan estimé. Il dit que son père paye 75 livres pour que le sieur Aymar lui enseigne son métier de tisseur à drap qu’il travaille ordinairement. Le garçon s’appelle Thomas Buerle, il est en apprentissage depuis deux mois, mais puisque c’est bientôt l’époque des moissons, il sera autorisé à prendre quinze jours pour aider ses parents. 


Honorade Pellas (sosa 351) entre dans l’atelier de son époux. Mon aïeule est encore jeune, elle vient d’avoir 31 ans. Elle a entendu ma présence et me demande si je viens pour passer la commande d’un drap de laine. Je lui dis que je demeure cet été à Saint-Julien et que j’ai seulement traversé quatre siècles pour faire un stage chez eux. Interloquée, elle pose sa quenouille et me serre dans ses bras. Nous sommes émues de ce rendez-vous ancestral. 

François nous rejoint, alors Honorade me présente. Il me dit qu’il est content que je sois là et m’invite à partager leur repas. Comme il se doit, l’apprenti est nourri à leur table.

La jeune femme s’occupe du dernier né, Joseph agé de six mois, paraît bien frêle. (Je sais qu’il mourra à la fin de l’été). Elle a enterré sa petite Thérèse au début du printemps, elle avait quatre ans. Anne qui sera mon aïeule (sosa 175) est une jolie fillette qui va sur ses trois ans, c’est elle qui donnera une belle descendance à son mari Pierre Philibert (sosa 174).

P. Sérusier_ Le tisserand  

François accepte de me montrer son travail. Même si je viens en voisine, il m’est difficile d’expliquer que notre vie est très différente de celle des gens du bourg. A notre époque, une femme peut carder et tisser et même s’employer à tant d’autres métiers, lesquels ne sont plus réservés aux hommes. Puisque je suis intéressée par le travail du tisseur, du cardeur à laine, et du sargetier,  j’aimerais faire un stage chez lui. François me demande ce que je sais faire. Je réponds que, chez une amie ici, j’ai déjà cardé la laine, filé et tissé une couverture, je lui montre ma tapisserie …


Je ne sais pas s’il est convaincu, mais il me propose de le suivre dans l’atelier et de le regarder à l’ouvrage. Penché sur le tellier, le sargetier fait aller la navette. Avec une exclamation en constatant que le fil s’est cassé, il interrompt le va-et-vient. Maître François fait signe à son apprenti de venir faire le nœud de tisserand pour reprendre les fils rompus. Il recommande de serrer un nœud très ferme qui n’est point sujet à se lâcher. Puis il engage le jeune à faire de la toile sur le métier avec la navette. Le maître a promis d’enseigner le métier de tisseur à drap sans lui rien celer. Thomas se retourne et ajoute qu’il a promis d'agir aussi de son mieux audit travail, d'obéir à son maitre et à son épouse, aux œuvres licites et honnêtes et lui estre fidelle pour suport de cet apprentissage.


Honorade vient chercher de la laine pour nourrir sa quenouille. Je ne savais pas que toutes les femmes filaient la laine quotidiennement. « Oh, c’est facile, on peut filer en marchant, en surveillant la soupe, en racontant une histoire aux enfants ou en causant avec les voisines et puis mon mari a besoin de bons fils de laine bien torsadés pour fabriquer les draps de belle qualité qu’il va vendre… Il affirme que ce sont les miens les plus réussis. » Elle me montre aussi son rouet et le dévidoir pour enrouler les fils sur la bobine. Elle propose de m’apprendre son savoir-faire.

François échange un regard avec sa femme, il sourit et il me dit qu’il accepte que je reste dans l’atelier pendant la quinzaine où l’apprenti sera en congé pour les moissons.

Notes 

tisseur à toile : toile désigne la pièce tissée, généralement en laine.

tellier : métier à tisser.

sargetier : tisserand, fabriquant de serge.

sergeétoffe légère et croisée, ordinairement faite de laine.

Sources 

Alain Collomp, La maison du père, Famille et village en Haute-Provence aux XVIIe au XIXe siècles,  PUF 1983

Alain Collomp, Les draps de laine, leur fabrication et leur transport en Haute-Provence du XVIIe au XIXe siècle. 1987.  https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5110_1987_num_99_2_2945


Eric Fabre, La vie rurale en haute Provence de la fin du XVIIe au milieu du XXe siècle, AD 04, 2016

Contrat d’apprentissage AD 83 _ 3E 14 495

Voir aussi, en 100 mots
Leur mariage  le 27 juin 1737

2018-07-09

L’art de perdre


L’art de perdre, Alice Zeniter, Flammarion, 2017, 506 p.


« Ce qu'on ne transmet pas, ça se perd, c'est tout. » 

« Quand quelqu’un se tait, les autres inventent toujours 
et presque chaque fois ils se trompent »


Hamid ne dit rien, il a oublié l’Algérie quittée en 1962. Son père n’a jamais pu lui raconter pourquoi ils sont arrivés en France. Le patriarche a sauvé sa famille, pourtant il a perdu sa force superbe en devenant un réfugié, astreint à séjourner dans le camp de Rivesaltes, puis à connaitre la honte de travailler en usine sans reconnaissance. 
Lui qui ne vivait que pour transmettre les oliviers de sa propriété à ses descendants, il a dû tout abandonner. Avec son épouse Yema, ils ont accepté d’habiter un HLM triste, dans une cité qui va se déliter rapidement. Leur fils aîné Hamid, est un élève brillant, il est capable de se charger de l’administration familiale et de l’aide aux voisins qui ne comprennent pas le français. Lorsqu’ il devient trop difficile pour lui d’assurer le lien entre la vie quotidienne en France et le passé de la famille qu’il oublie faute d’être expliqué, il prend des distances. Il épouse Clarisse, une jeune française qui essaye vainement de le comprendre, en dépit de ses silences.
Alors à la génération suivante, Naïma leur fille souffre à son tour d’angoisses qu’elle ne comprend pas. Cette jeune femme, contemporaine et éprise de liberté, reste partagée entre l’envie et la peur d’aller dans le pays de ses ancêtres. Arrivera-t-elle à rencontrer sa parenté lors d’un voyage en Kabylie ?

« Rapidement, Naïma se trouve occupée à mimer son arbre généalogique, dessinant dans les airs les ronds qui représentent son grand-père Ali, sa grand-mère Yema et le trait qui mène son père Hamid, au côté de qui elle trace une succession de cercles avant d’entonner la litanie de ses oncles et tantes »… « Ils regardent tous le rien de ce qui s’est dessiné dans les airs comme s’il s’agissait d’une cathédrale de dentelle. Naïma et Malika s’observent en souriant parmi les morceaux de famille flottants qu’elles sont parvenues à assembler puis elles font un pas et s’étreignent. »

Ce roman a été récompensé par plusieurs prix littéraires, il a été cité à chacune des rencontres « les écritures post coloniales » au TNP. La narration est brillante, intelligente, portée par une écriture fluide, puissante, drôle et captivante. Alice Zeniter, jeune écrivain sympathique, rencontrée aux AIR,  a réussi un livre attachant.

Le récit est passionnant dès la première page mais lorsqu’on arrive à la fin, on a envie de prolonger l’histoire en relisant les premiers chapitres dans lesquels la quête de Naïma prend un sens encore plus puissant. 
Un livre à lire en boucle que je vous recommande. L’auteur arrive à nous convaincre que la perte, au-delà de la nostalgie que connaissent bien les généalogistes, pourrait être la source d’une dynamique dans une vie nouvelle si les racines sont racontées.  

Pour  feuilleter quelques pages, suivre ce lien :
https://flipbook.cantook.net/?d=%2F%2Fwww.edenlivres.fr%2Fflipbook%2Fpublications%2F276430.js&oid=6&c=&m=&l=&r=&f=pdf

2018-06-25

Le fils du héros


Le fils du héros, Karla Suarez

El Hijo del héroe,
traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, éd. Métailié, 2017, 259 p.

https://editions-metailie.com/livre/le-fil-du-heros/

Le père du héros de ce roman est-il un héros ?
Aucun doute, il faisait partie des troupes cubaines, il est mort en Angola ce qui lui confère un statut digne des honneurs de la nation cubaine.
Ernesto avait douze ans lorsqu’il devient « le fils du héros », il prend alors sur lui le poids de ce deuil, et sa vie parait triste, taciturne, raisonnable et studieuse.
Au fil de ses rencontres amoureuses, le jeune homme devient un grand lecteur.
La construction de ce roman est brillante, chacun des 26 chapitres porte le titre d’un livre important pour Ernesto. Ce qui donne envie au lecteur d’explorer ces livres ; depuis La forêt obscure jusqu’au Retour aux sources, les récits sont émaillés de références et de citations discrètes que l’on a envie de ne pas négliger.
Cependant, le récit d’Ernesto nous ramène inexorablement à sa quête sur la biographie de son père.

Renata, sa femme, se montre réticente envers ce projet qui va finalement causer la ruine de leur couple qui était si bien assorti. C’est aussi ce que lui dit son ami Berto, un vétéran cubain à qui il pose tant de questions sur l’Angola.
« Puis il leva les yeux sur moi, je devrais prendre garde, dit-il, c’était important tout ce travail que je faisais sur la mémoire, sur le passé, mais il craignait qu’à trop m’obstiner je perde contact avec le présent. »
Ernesto tient un blog pour écrire sur cette guerre lors de laquelle Cuba s’est engagé en Angola. Par ce moyen, il essaye de comprendre pourquoi Cuba a envoyé ses hommes, dont son père, mourir en Afrique.

Ce superbe récit nous transporte de Cuba à Lisbonne, en passant par Berlin. 

« La mémoire est comme une grande malle remplie de petites boîtes des souvenirs différents qu’on sort ou qu’on laisse selon son humeur. Le problème est que parfois, par inadvertance, une de ces petites boîtes s’ouvre toute seule et devient comme la maudite boîte de Pandore. Alors il faut s’organiser, saisir les souvenirs au vol, les remettre dans leur petite boîte, la fermer en forçant et en poser une autre dessus, pleine de moments agréables, plus forts et plus volumineux.  Surtout ça : quelque chose de fort qui occupe l’espace. »
Ernesto se remémore les réunions de famille à La Havane entre l’exubérance de ses oncles et la tristesse de sa mère, les colères de sa sœur et les silences d’Antonio, ami de son père.
Ce père tellement parfait qui n’aurait comme défaut que celui d’être mort.


Lisez ce roman, vous comprendrez comment la chute qui s’esquisse dans le chapitre « Les intermittences de la mort » se révèle inattendue. Karla Suarez a réussi un livre passionnant qui nous éclaire sur l’histoire de Cuba vécue par le héros pendant les années 1970.

2018-06-16

Un grand-père intimidant


Cher grand-père, je dois d’abord vous dire que vous m’intimidiez beaucoup, avant que je ne vous rencontre.


- Vous exagérez : lors de notre premier RDVAncestral, j’étais un petit garçon !
- Déjà à cette époque, j’avais été époustouflée par votre intelligence précoce et l’on pouvait prédire que vous seriez un inventeur.
- Mais je n’ai rien inventé !
- A présent, je vous connais mieux et je sais que votre carrière est admirable. Mais pourquoi ne pas avoir expliqué à vos enfants les recherches qui vous occupaient ?
- Ma meute était bien trop dissipée pour me suivre.
- Voilà ! vos descendants ignorent que vous étiez un grand homme.
- Vous exagérez encore !
- Je dois vous avouer que pour réparer cela, j’ai commis un article sur Wikipedia.
- Veuillez m’expliquer ce que c’est ?
- Wikipedia, c’est une encyclopédie dans laquelle on écrit nos connaissances : des biographies de savants, de personnages qui ont marqué leur époque...
- J’aime beaucoup les dictionnaires et j’en possède un grand nombre, mais je ne comprends pas ce que je ferais à l’intérieur d’une encyclopédie.
- Vous avez une existence qui mérite d’être reconnue, votre travail est celui d'un précurseur,  vous avez laissé des ouvrages qui peuvent encore être étudiés avec intérêt.
- Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans ma vie ?
- Tout bien sûr ! Mais ne vous inquiétez pas, je ne parle que de votre vie publique professionnelle pour laquelle on trouve on trouve beaucoup de traces, tout compte fait. J’ai eu envie de les rassembler pour vous rendre hommage, afin que vous ne soyez plus effacé entre votre père et vos filles.
- Alors maintenant, je ne vous intimide plus ?
- Oh si, peut-être davantage encore !

2018-05-19

Le journal intime de Marie


- Sois tranquille petite Marie, je ne révélerai pas les secrets de ton journal intime.
Je suis émue en lisant les récits de la fillette que tu étais, au tournant des XIX et XXème siècles.


Au mois de mai, j’ai un nouveau #RDVAncestral avec Marie que j’ai rencontrée à maintes reprises à travers sa correspondance écrite entre 1914-1918. 
En 1905, Marie est alors une jeune fille de 15 ans, elle vit à Lyon.

Marie, 9 mai 1905 _ (Les phrases en italique sont écrites dans ces pages)

- Vous avez trouvé mon journal ? Vous l’avez lu ? s’exclame Marie avec une colère difficilement contenue. 

- Rassure-toi, avec le recul d’un siècle, la plupart des soucis qui t’occupaient sont estompés et paraissent bien moins graves qu’au regard des adultes qui t’entouraient alors.
- Pour rien au monde je ne voudrais qu’on le lise mon journal. Non pour rien au monde c’est là que j’ai semé au hasard, mes joies mes chagrins, mes impressions d’enfant, c’est quelque chose de trop intime ce n’est que pour moi seule.
- Oui, mais ce journal a été soigneusement conservé par tes enfants et tes petits enfants dans le tiroir bleu.
 - Si je savais qu’on veuille me le prendre, bien vite je le brûlerais.
- Surtout n’en fait rien, ces cahiers sont trop précieux pour nous aujourd’hui.

Les 10 cahiers de Marie L.

- A quoi sert un journal ? pensais-je.  A me faire perdre du temps voilà tout… encore si c’était utile à quelqu’un !
- En te lisant, Marie, j’apprends tant de choses qui me paraissent insolites. Cela me permet de comprendre le mode de vie de nos familles ; cent ans plus tard notre vie quotidienne est tellement différente. Je lis des passages de tes écrits à ma fille qui éclate de rire en découvrant tes soucis de jeune fille. Ils sont semblables aux siens, mais vos façons de réagir sont tellement différentes. Par exemple lors que tu prépares ton brevet, l’enjeu est pour toi bien plus léger que celui d’une adolescente d’aujourd’hui.

- A quoi cela sert-il après tout ce brevet, on n’est pas plus savant quand on l’a obtenu qu’avant et comme Dieu merci j’espère n’avoir jamais besoin d’enseigner il n’est pas nécessaire que je me fasse tant de mauvais sang pour mon brevet, du reste il me semble qu’un échec est une chose de bien minime importance. 
- A notre époque, vois-tu, les jeunes filles mettent un point d’honneur à réussir avec de meilleurs résultats que les garçons de leur classe, en effet depuis 1968, les écoles sont mixtes et les filles se préparent à étudier de nombreuses années pour exercer les professions qui leur plaisent.

- Elles ne veulent pas se marier mes arrières petites filles ?

- Elles veulent choisir leur vie elles-mêmes, sans précipitation. Tu racontes que Madeleine s’est décidée en deux jours pour accepter d’épouser, deux mois plus tard, le fiancé proposé par vos parents ?

- J’en ai été étonnée moi-même. Lorsque ce sera mon tour, je prendrai le temps de réfléchir pour décider si je suis capable d’aimer mon futur mari.

- Je sais, Marie, que tu seras heureuse avec André ; l’époux qui va partager ta vie est excellent. (A peine lui ai-je confié cela que je le regrette, il ne faut pas dévoiler l’avenir ainsi…)

-  J’ai toujours aimé tellement les enfants, la famille, j’ai toujours eu tant besoin d’affection que je ne vois pas d’autre voie pour moi que celle du mariage. 

- Ce serait dommage que tu cesses d’écrire dans tes cahiers après le mariage. Ou pire, que tu les détruises pour tourner la page de ta vie de jeune fille.

Et cependant après avoir réfléchi mon avis a changé il m’est soudain venu à l’idée que plus tard lorsque je serais vieille, très vieille, j’aimerai à revoir les souvenirs de ma jeunesse. Je me suis dit aussi que mon journal m’aiderait peut-être aussi à devenir meilleure ; en feuilletant mes cahiers je pourrai constater mes progrès ou mes défaillances, cela m’aidera. 

Marie L.

Marie Leclerc a huit ans lorsqu’elle commence son journal en 1897. Elle est dans sa vingtième année, en 1910, lorsqu’elle ferme le cahier numéro dix. Il est possible qu’un ultime cahier en cours n’ait pas été conservé, puisque la jeune fille va épouser André  le 24 janvier 1911.
Les filles tenaient alors un journal qu’elles abandonnaient lorsqu’elles se mariaient.

L’écriture est parfaite, très lisible, il n’y a aucune faute d’orthographe et pas de ratures ni de taches d’encre. Pas de ligne perdue, les cahiers sont écrits de la première ligne du premier cahier jusqu'à la dernière ligne du cahier n°10.
L’absence de ponctuation, la rareté des points et des virgules souvent à contre emploi, apparaissent déroutantes ; cela restera une caractéristique de l’écriture de Marie, les normes de l’époque n’étaient pas si rigoureuses.

J’avais prévu de survoler rapidement ces cahiers d’enfant, mais la lecture s’est avérée captivante, alors j’ai numérisé l’intégralité pour conserver ce document précieux.

Les billets concernant Marie se retrouvent sous le libellé 


2018-05-05

Marius pendant la Grande Guerre

J’ai voulu créer un axe chronologique pour retracer sur un schéma les événements vécus par mon grand-père en 1914-18.
XMind, le logiciel de mindmapping permet de disposer dates, textes et images sur une ligne de temps.

J’ai suivi ce tutoriel où tout est parfaitement expliqué :

Il est possible de créer une ligne horizontale ou verticale, cette dernière paraît plus adéquate pour figurer sur un blog. On peut l’exporter en image au format Jpeg.
L’image ci-dessous n’est pas assez grande pour être lisible, mais il est possible de cliquer pour la faire apparaître dans une autre fenêtre et de zoomer.

La version gratuite propose beaucoup de possibilités graphiques : couleur, formes, on peut importer des images. la version pro offre d’autres fonctionnalités, comme celle d'intégrer des hyper liens.
Voici le résultat rapide, il est certainement possible d’améliorer la présentation, mais pour cette fois-ci j’avais envie d’efficacité sans complication. Je suis consciente qu’il faudrait améliorer les couleurs que j’ai ajoutées rapidement pour habiller le tableau. Je n’ai pas trop essayé de déplacer les cases qui mériteraient d’être positionnées mieux.
En réponse à quelques lecteurs, j’assume les imperfections de cette carte heuristique. J’ai voulu vous montrer qu’elle peut être réalisée en quelques minutes, sans avoir beaucoup pratiqué XMind. 


Marius pendant la Grande-Guerre


Avec la nouvelle version d'XMind Zen, j'ai essayé d'améliorer cette carte. Vous pouvez la voir, avec une meilleure qualité, en suivant ce lien http://www.xmind.net/m/jipFG6



Le carnet de guerre de mon grand-père a fait l’objet de deux billets sur ce blog :
Marius m’a inspiré ce #RDVAncestral, à Marseille : un rendez-vous au cimetière Saint-Pierre 

2018-04-21

À Marseille, un rendez-vous au cimetière Saint-Pierre


Depuis la fenêtre, on peut voir un vaste espace vert qui s’étend dans le 5e arrondissement de Marseille. Je suppose que nos ancêtres reposent dans le cimetière Saint-Pierre, ouvert en 1863, dis-je à mon fils, attentif à cette information, alors que je lui montre notre arbre marseillais. Cependant, il ajoute qu’il n’est pas disponible pour m’accompagner.
Pas de souci, je demanderai à Marius, tu sais que je suis capable de me projeter dans son époque. Allez ... Je vais remonter le temps pour revoir mon aïeul, cent deux ans auparavant.
J’envoie un message #RDVAncestral à mon grand-père, car j’aimerais qu’il me précise où se trouvent les tombes familiales.

Mais en 1916, Marius est occupé loin de Marseille, puisqu’il se trouve dans les Dardanelles sur le front d’Orient.
« Essaye de rencontrer mon frère Joseph, ma petite fille » me conseille-t-il.
« Ok je connais son adresse, rue Terrusse, ce n’est pas trop loin d’ici.»

Cimetière St-Pierre, Marseille

Me voici donc à l’entrée du cimetière à attendre l’oncle Joseph avec qui j’ai rendez-vous.
Viendra-t-il ? Dans la famille, on ne parle guère de lui, il a eu une vie mouvementée dont j’ai découvert les actes aux Archives de Marseille. Il s’est séparé de Clémentine, sa première épouse, et il va se marier avec la seconde avant la fin de l’année 1916
Déçue de l’absence de Joseph, j’envoie un message à Marius :
« Bon il semble que ton frère ne se présente pas ici. Je vais demander l’aide des personnes à l’accueil. »
Dans le bureau, l’employée se montre patiente sachant que je viens de loin, elle prend le temps m’aider. Elle m’explique qu’il faut connaître l’identité du premier fondateur, celui qui a demandé la tombe.
Bruno Bancala est mort lorsque Marius avait douze ans, son nom est inconnu ici. Où peut-il être inhumé ?

Marius est difficilement joignable, il me dit que les soldats partent en manœuvre et qu’il n’a plus le temps de me répondre. Il me suggère de chercher du côté de son grand-père Toussaint Nicolas.

Effectivement, dans ce cimetière se trouve une concession pour la famille Nicolas, sans précision du prénom. La tombe 63 se trouve carré 16 - 10ème rang, intérieur Est. C’est comme un jeu de piste, je vais y aller, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de mes ancêtres, Nicolas est un patronyme très commun. J’espère une plaque dont la gravure ne serait pas trop effacée pour lire les dates et les prénoms.

Les allées du cimetière sont désertes à cette heure matinale, un chat se promène, il est chez lui.



Je trouve moi aussi la promenade agréable, je suis plongée dans mes pensées et j’aimerais avoir plus de données vérifiées.

Il y a quelque chose que je viens d’apprendre via les datas des cimetières de Marseille, je ne suis pas très contente de vous le dire, j’hésite mais je vous dois la vérité dans ce billet.

Toussaint Nicolas, le grand-père de mon grand-père est mort le 15 avril 1864 chez lui, son appartement au n°13 rue Desaix n’est pas très loin des docks. Il était cordier à une époque où les bateaux nécessitaient une confiance absolue dans leurs cordages, son métier jouissait d’une reconnaissance. Il avait soixante ans.

Ah, voilà un appel de Marius qui me demande où j’en suis.

Et bien Marius, ton grand-père … il a été inhumé, tu sais où ?... Dans la fosse commune à St-Charles. Oui ! Sur l’emplacement de l’actuelle gare St-Charles se trouvait alors un cimetière, créé en 1820 et définitivement fermé en 1876. Les sépultures ont ensuite été transférées au cimetière St-Pierre. Sais-tu si à cette époque la famille a investi une concession dans le nouveau cimetière ?

La tombe 63 se trouve carré 16 - 10ème rang, intérieur Est

Voilà, j’approche de la tombe Nicolas. Un arbre recouvre absolument tout l’espace, la plaque est brisée, illisible, la végétation a tout envahi. 

Que pouvais-je espérer d’autre que cette énigme ?
Mes arrière-grands-parents se trouvent-ils là ?

Je sais que je n’aurai peut-être plus l’occasion de me promener dans cette magnifique nécropole, alors je m’étourdis de sensations méditerranéennes, la chaleur du soleil printanier, l’odeur des pins, la solennité du lieu, la tristesse de ces vies éteintes, la déception et aussi le bonheur d’être étrangère mais vivante dans ce lieu tellement marseillais.
Je regrette de n'avoir plus le temps de m'attarder dans ce lieu . 
Je dois rentrer pour prendre le train à St-Charles, vite, mon fils m’attend. 


2018-03-26

Les restrictions pendant la Grande Guerre


La Grande Guerre dure beaucoup plus longtemps que prévu. Comment ne pas désespérer ?
Les épreuves s’ajoutent à l’inquiétude que l’on éprouve au sujet des hommes présents sur les lieux de bataille. La vie quotidienne devient de plus en plus difficile pour les familles. 
A Lyon, trouver les provisions est le souci permanent pour Marie comme pour les autres ménagères, d’autant plus que les prix augmentent et que la qualité baisse. 
Le marché du quai St-Antoine, qui était bien achalandé avant la guerre, apparaît piteux.

Marché quai St-Antoine, avant guerre

Les hommes sont partis au combat, les chevaux ont été réquisitionnés ; à la campagne les femmes essayent de les remplacer, mais la production agricole diminue. Comment assurer le transport des marchandises ?
A partir de 1915, Marie témoigne : « des difficulté à s’approvisionner en lait pour les enfants. Il n’y a plus ni automobiles, ni chevaux on ne trouve plus de laitière de campagne » Elle explique que c’est une « conséquence de la guerre de Serbie ». (le 20/10/1915)
Dans la lettre suivante, elle ajoute :
« Je ne sais plus que faire à manger à nos pauvres très petits, c’est une misère pour avoir une quantité suffisante d’un lait quelconque et les œufs qu’on paye 4 et 5 sous pièce sont très souvent de vraies saletés. » (22/10/15)

Le sel et le sucre sont des produits sans lesquels on ne peut cuisiner. Comment faire si les épiciers ne peuvent plus en vendre ?
« Je vais aller tout à l’heure chez Bresard pour essayer d’avoir du sucre : on refusait le sel ce matin chez les épiciers. Pepe dit que le magasin Dufier était rempli de cuisinières qui imploraient » (27/11/1916)

Le 7 mai 1917, Marie a vraiment besoin de sucre, elle prévoit de faire des confitures avec les fruits du jardin de St-Rambert.
C’est encore une chance, l’épicier a vendu 5 kg de sucre à Marie. Si elle avait eu la carte de rationnement, il ne lui en aurait pas cédé autant. Elle doit déposer la demande d‘un carnet de sucre pour cinq personnes, ce qui lui paraît bien insuffisant pour faire ses confitures cet été.

Carnet de Pain, Musée Gadagne , Lyon

Plus de pain « ils disent qu’ils n’ont pas assez de farine pour en donner davantage » (31/12/1917)

Les œufs, le beurre et le lait manquent. Les Lyonnaises doivent se résoudre à renoncer au beurre et accepter de cuisiner à l’huile.
 « Les œufs sont à peu près introuvables et coûtent 16 sous pièce pour le beurre il faut aller chez 6 marchands et nous nous en sommes passés faisant tout à l’huile comme dans le midi, pour le lait , après de supplications nous obtenons 3 demi litres, mais que sera ce lait  de quartier mélangé et probablement additionné d’eau ? » (21/12/1918)
Même lorsque la guerre est terminée, les boutiques sont vides. Marie ne trouve plus de pâtes : « ni nouilles, ni vermicelle, ni macaronis que veux-tu qu’on fasse avec les enfants ?» (17/12/1919)

La jeune femme nous a expliqué son souci récurrent, dès que le froid revient, pour se procurer du charbon.
Il est difficile d’imaginer comment nous aurions fait à sa place pour supporter toutes ces privations.



Pour retrouver la série des billets qui racontent Marie pendant la Grande Guerre voir les articles précédents.

2018-03-17

Joséphine au cœur usé


En 1915, Marie me sert de guide pour aller à la rencontre de nos ancêtres. J’apprécie qu’elle m’accompagne lors du RDVAncestral, comme celui-ci où je n’oserais me rendre seule.
Ce vendredi 2 avril 1915, nous sommes allés faire une visite à Joséphine. Elle repose chez sa fille Thérèse, au n°6 rue du Plat.
Il est un peu tard pour faire sa connaissance, car l’aïeule ne respire plus, son cœur usé s’est arrêté de battre ce matin à 8h.


L’appartement est envahi par les visites de condoléances, ses quatre filles et sa mère s’affairent pour recevoir la famille et les amis qui viennent rendre un dernier hommage à Joséphine gisant sur son lit entouré de fleurs.
Je préfère rester discrète, il me semble que ce n’est pas le moment de me présenter. Je laisse notre cousine jouer son rôle puisqu’elle représente André,  parti à la Grande Guerre depuis neuf mois, il n’a pas encore eu de permission pour venir à Lyon.
Sur le chemin du retour, je peux parler librement avec Marie ainsi qu’elle le fait avec André au travers de sa correspondance.  La jeune femme m’explique qu’elle ne connaissait guère la défunte. C’était une cousine, issue de germain, de son époux.
Marie assure vaillamment les visites de condoléances, de plus en plus fréquentes en cette époque. Ces rituels s’imposent pour consolider les relations familiales lors d’un décès. Sur le faire-part prend place la famille élargie, sans oublier les branches lointaines. Marie explique que leur nom sera inscrit parmi celui de tous les cousins.

Joséphine Falcouz est l’aïeule de mes enfants à la 5ème génération (sosa 23). Elle est décédée à 56 ans.
Elle apparaît comme une vieille dame à sa jeune cousine, ce que ne dément pas cette photo.  Il faut dire que son air triste l’enlaidissait depuis longtemps

- Je crois que Joséphine était un peu plus jolie lorsqu’elle avait votre âge, chère Marie. Je pourrais vous montrer une photo datant de l’époque de son mariage avec Joseph Chartron. 


Une époque heureuse qui la rendait presque belle, dis-je en ouvrant la généalogie sur mon smartphone. 
Marie est curieuse de comprendre d’où provient cette photo stockée sur le cloud.
- Alors Joséphine est déjà au ciel dans les nuages ? Comme c’est rapide !  Marie s’étonne à peine et me rapporte ce que l’on dit à son sujet « Tu ne saurais croire ce que Joséphine gagne à être connue ; c’est une perfection ». 


-  Son mari est un bel homme, il a l’air si doux ! s’exclame Marie.
- Joseph était malade. La tante Zélia écrivait déjà le 22/03/1881 « Cette pauvre Joséphine qui à peine mariée ne vit plus que d’inquiétudes et de chagrins … »

- Vous connaissez donc la tante Zélia de Paris ?
- Zélia est une vieille amie dont j’ai lu les lettres dans vos archives. Je vous conseille de bien les conserver pour pouvoir les lire plus tard. ( Marie se doute-t-elle que je peux lire les siennes ? )

- J'apprécie lorsque Zélia nous donne des nouvelles de toute la famille. En décembre 1892, elle s’inquiétait :
« Avez-vous su que cette pauvre Joséphine avait failli perdre son petit garçon ? heureusement, il s’est remis, mais il parait qu’il avait été condamné par tous les médecins. Cette pauvre Joséphine a bien du souci et la première cause soit dit entre nous, est la mauvaise santé de son mari. (4/12/1892)
Le petit Jean Casimir souffrait d’une maladie de poitrine « qu’il tient de son père et sa grand-mère Chartron Mital qui en est morte. » (23/12/1892). Il s'éteint le 30 décembre à l’âge de cinq mois.

- Perdre un enfant ! j’espère que nous serons épargnés de cette douleur, s’effraye la jeune maman qui ignore ce que lui réserve l’avenir. 

- Joséphine porte une grande tristesse en elle, car six ans plus tard c’est Joseph qui décède après une longue maladie. Il avait les poumons fragiles comme sa mère qui l’a laissé orphelin à deux ans et demi.

« Pauvre Joseph, quelle bonne nature avait ce brave garçon. Si sa tête avait été aussi bien organisée que son cœur, c’était la perfection et elle est rare. La pauvre Joséphine a bien souffert avec lui, et elle souffrira plus encore de l’avoir perdu » compatit Zélia le 12/11/1898.
Je comprends qu‘elle puisse ajouter (le 18/02/1913) :
 « Joséphine dont le cœur paraît-il, est plus usé que celui d’un vieillard »

Marie est pressée de rentrer pour faire à André le récit de cette visite funèbre.
 « J'ai été voir hier la pauvre Joséphine qui avait un air presque heureux j'ai trouvé, sur son lit de mort ; j'ai embrassé ses filles et lundi j'irai à l'enterrement qu'on a repoussé à cause de Pâques ; je crois bien que Gabriel veut y aller aussi » (3 avril 1915)

2018-03-08

Un bébé en 1918

#RMNA 4

Marie et André désiraient avoir une famille nombreuse, leur troisième enfant aurait vu le jour plus tôt si leur projet n’avait pas été compliqué par la Grande Guerre.

Pierre aurait cent ans dans quelques jours, il est né le 25 mars 1918.

Pierre P. 

Était-ce une bonne époque pour donner vie à un enfant ?
Marie désespère de ne pouvoir mettre en route cette grossesse, elle consulte son médecin … Elle aimerait que les permissions d’André soient propices et se désole lorsque cela n’est pas le cas.

Cela nous étonne ce désir d’agrandir la famille puisque la vie est tellement difficile en ces temps de guerre, mais alors la société encourageait les naissances.

Les familles catholiques sont influencées par le prêche des curés. Le 13 janvier 1917, la jeune femme approuve le prédicateur tout en déplorant le contexte de cette injonction : « Il est revenu plusieurs fois à son thème favori : le nombre des enfants qui doit être aussi grand que possible et il appelle tout simplement « déserteurs » ceux qui n’ont point ou peu d’enfants. Il est bien difficile de lui obéir quand on est à Lyon et l’autre à Verdun »


La propagande politique est persuasive, pour affronter l’ennemi, il est indispensable de repeupler la France qui enterre chaque jour tant de jeunes gens tombés sur le front.
Aux soldats on accorde des permissions et on augmente les congés pour les naissances.
Comme beaucoup de femmes, Marie calcule, il ne faut pas négliger les avantages qu’elle sait rappeler à son époux le 11 décembre 1916.
 « Pour ces permissions dues aux enfants nés depuis la guerre, possibilité d’ajouter 3 jours aux 7 autres d’une prochaine permission »

Fécondité
Chacun d’eux est issu d’une famille de huit enfants. Il faut noter que les générations précédant leurs parents ne se montraient pas aussi fertiles, ce regain de natalité dans leur milieu socio-économique date de la seconde moitié du XIXème siècle. Il est intéressant d’analyser le cas des 101 couples de cette généalogie. Mon logiciel Généatique donne ce tableau statistique de fécondité, la hauteur indique le nombre d’enfants par couple selon l’année de mariage.

Cliquer pour agrandir les statistiques

Au début du XIXème siècle, ces familles-là ont entre un et trois enfants, voire quatre. La génération suivante est plus prolifique, le nombre augmente jusqu’à huit enfants. Et cette tendance se poursuit malgré les années de guerre.


Un bébé ?

Le titre que j’ai choisi pour ce billet est anachronique, jamais Marie, ni son entourage, n’utilisent le mot bébé pour parler de ses nouveau-nés, elle écrit le plus souvent  "le très petit", "le fils ", et " la fille " pour désigner Anne dont elle n’écrit jamais le prénom, usant éventuellement du diminutif "Mimi". Jean, "le bon gros fils ", est toujours " Jeannet " pour le différencier de Jean P. son oncle et parrain.

Le dernier-né, Pierre : " notre très petit fils ".
Pierre porte le prénom du frère d’André, celui qui est mort en août 1917, il a pu être choisi dès les premiers mois de la grossesse de Marie.

Élever les enfants
La jeune maman n’est pas isolée, elle est assistée par son entourage ; malgré cette aide, Marie accuse le choc de la naissance de son troisième enfant, c’est un surcroît de fatigue dont elle se plaint à son mari.
Elle reste au repos le premier mois après l’accouchement, puis la vie reprend son cours, le 24 avril 1918 elle se rend à l’église :
« J’ai fait hier mes relevailles à Ainay accompagnée de tante Claire ; voilà qui est accompli »
La semaine suivante, « J’ai sorti Pierrot pour la première fois » le 30 avril 1918
Marie sait que cela n’intéresse guère le père, mais le 6 mai elle ne peut s’empêcher de donner des détails concernant les soins que nous n’oserions plus infliger à un enfant de nos jours : « Lavement et huile de ricin. » 
Plus encore que pour les aînés, la jeune maman doit s’occuper de ce petit, elle assure les tétées « Je suis tout à fait réduite à l’esclavage ».
Le 20 août, Mimi a de la fièvre. Pierrot pleure, voilà que Marie est épuisée.
« Ma vie depuis cinq mois n’est certainement pas reposante et j’envie Juliette [sa belle-sœur] qui joue du piano en ce moment … »
Les soucis continuent, le 22 août, la chaleur est écrasante et les fièvres, diarrhées et autres maladies des petits persistent, elle doit s’occuper des malaises de la digestion et donner des purgations …

Le petit Pierre a une santé fragile, sa maman est souvent inquiète au sujet de ses petites maladies infantiles.
« Ca tousse, ça tousse » le 11 mars 1919, on craint la coqueluche qui ne manquera pas d’atteindre les enfants.

André doit trouver que sa femme se fait du souci pour des symptômes d’une grande banalité chez les jeunes enfants, (comme cela a été mon sentiment en lisant ces lettres).  Marie en a conscience, cependant elle relate régulièrement tout ce qui la préoccupe au sujet de la santé ceux qu’elle aime.

Toutes les mères savent que la vie est fragile

Le petit Pierre meurt le 8 août 1920 à l’âge de 29 mois.

2018-03-01

Les femmes et le charbon pendant la Grande Guerre


#RMNA 3

C’est le troisième hiver que Marie doit affronter seule, la vie quotidienne ne fait que se détériorer à Lyon.
Pour se chauffer et pour cuisiner, il est nécessaire de trouver du charbon qui se raréfie.

Marie disait (dans le précédent épisode du #RMNA) combien il faisait froid en 1918, mais dès 1915 elle a dû affronter ce problème, sans l’aide d’André depuis que son mari est sur le front. Ce sujet est souvent évoqué dans ses lettres
« Pour le charbon qui est une très grave et très ennuyeuse question, crois bien que j’en suis très préoccupée [… ] Ce qu’il y a de sûr, c’est que le charbon atteint des prix énormes […] je ne sais pas du tout comment je ferai et j’aurais dû faire une provision en mai dernier » 28/07/1915

Au début de la guerre, il était encore possible de s’en faire livrer moyennant une somme importante qui grevait le budget, alors toutes les familles ne peuvent pas se le permettre.
 « On dit que les misères sont effrayantes cette année avec le prix excessif du charbon et du reste. » 24/11/1915



En 1916, il reste encore des stocks de coke, mais il est de plus en plus difficile d’en obtenir.
« Ce n’est pas le charbon qui manque, du moins encore pour le moment, mais les hommes et les chevaux pour les transports ». « J’avais été chez 3 charbonniers de notre quartier qui ne servent que leurs clients. Finalement la belle-sœur d’Agathe a promis de m’en faire envoyer » 13/11/1916

Marie frappe à toutes les boutiques de Lyon, partout il y a pénurie.

 « Cette pauvre femme Perrier n’a pas encore reçu le waggon qu’elle attendait » 28/12/1916
« C’est une femme de la rue du Plat qui a eu la complaisance de m’en envoyer. Elle m’a apporté 100 kgs de boulets (ce qui est une faveur insigne) et 100 kg d’anthracite à 14 frs les 100 kg ce qui n’est pas bon marché » 8 /01/1917
Marie va rapidement regretter cet achat : « Ce qui manque à tout le monde surtout ce sont les boulets, et malheureusement il n’y a que ça qui va bien dans notre poêle, cet anthracite que j’ai payé un prix fou cette dernière fois chauffe à peine et ne prend pas le matin la moitié du temps. » 13/01/1917

Ce sont les femmes, telle la belle-sœur d’Agathe, qui gèrent les entrepôts en l’absence de leurs époux. Marie confie son inquiétude pour le frère d’Agathe, « le grand charbonnier » « Je tremble bien maintenant pour ce brave homme de charbonnier son frère, il est en pleine Alsace et va pour ravitailler du front à un endroit quelconque, il paraît qu’il va souvent sur le champ de bataille, sa pauvre femme est venue l’autre jour pour pleurer ici, elle continue seule ce commerce de charbon. ». « Il n’a pas tort de se faire du mauvais sang  de sa femme, le pauvre homme ; elle a maigri étonnement, et c’est une pitié que cette femme soit obligée de remplir elle-même tous les sacs de charbon, en plus de tous les soucis de ses arrivages qui n’arrivent pas . Elle m’avait bien promis des boulets mais n’a pas pu encore m’en envoyer, n’en ayant point reçu ; je mendie un peu de charbon de coté et d’autre ; la plupart du temps on me refuse, souvent on me promet, pour se débarrasser de moi je pense »

A la fin du mois de janvier, « il y a 14 degrés de froid »
« La belle sœur d’Agathe a fermé son magasin de charbon n’en ayant plus »

En février, cela continue par grand froid -15°, il y a plus de charbon. La foule attend la livraison devant le charbonnier et la police surveille pour qu’il n’y ait pas de bagarre, le 3/02/1917.

Vente de charbon à l'Opéra en 1917 [Paris]

Le concierge a dépanné Marie en apportant 50 kg de charbon. Quelques jours plus tard « tous les magasins de charbon se ferment, il fait encore -12 en dessous. »

En automne 1917, Marie va investir dans des poêles à bois, il est un peu moins difficile de trouver du bois lorsqu’on maintient des contacts à la campagne et que l’on a l'opportunité s’en faire livrer.

La jeune femme devient une maîtresse de maison compétente pour gérer le combustible.
« J’ai fait des confitures tous ces temps derniers et je me suis rendue compte qu’il fallait exactement 1/3 de plus de coke dans un fourneau que de charbon ; ça plante et ça s’éteint constamment. » 22/07/1918