Nous allions lui rendre
visite dans son appartement désuet. Adèle Roujol habitait boulevard de la République, à Annonay. Je me souviens des bibelots disposés sur
une étagère. Un jour, elle m’a offert deux petits sabots en porcelaine décorée,
j’ai aimé ce cadeau fragile. Mais, où l’ai-je donc rangé ? *
La cousine Adèle était isolée, je crois que son frère ou sa sœur vivaient à Avignon.
Sexagénaire,
elle est partie en maison de retraite à La Voulte-sur-Rhône. Nous avons confié
à une cousine le soin d’aller lui rendre visite. Nous ne l’avons plus revue,
peut-être une fois. Elle est décédée le 12 mars 1968, à l’âge de 74 ans.
Je
me suis longtemps demandé qui était cette cousine Adèle. Et puis, j’ai eu des
indices pour mener l’enquête.
J’ai
trouvé son acte de naissance, à Saint-Julien-Vocance, le 6 août 1893.
Dans
la famille, on ne voyait pas d’un bon œil le mariage de ses parents. Il semble
que Jean, son père ait ruiné la famille de son épouse. À cause de lui, il
aurait fallu vendre des propriétés en Haute-Loire.
J’ai
renoué un lien avec des cousins perdus de vue depuis deux générations. Ils ont
ouvert des albums photos en nous racontant notre famille. Je retrouve Adèle, qu'ils ne connaissaient pas, sur
une scène de groupe inespérée qui a dû être prise en 1894.
Regardez, c’est l’enfant dans les bras de sa
mère !
Marie Judith Joséphine Bruas a vingt-deux ans, elle serait jolie si elle
souriait. Elle porte Adèle de manière à la mettre en valeur sur la photo, elle
a pris la précaution de lui donner dans la bouche une sucette attachée par une
cordelette, pour qu’elle ne pleure pas. Elle l’a habillée d’une superbe robe en
dentelle avec des smoks en haut de la jupe et aux poignets des manches bouffantes.
Elle l’a coiffée d’un bonnet en dentelle.
Marie,
l'élégante laisse dépasser de son col une croix avec une chaîne en or. Elle a
revêtu un caraco bien ajusté, avec des parements et les bords des poignets
incrustés de dentelle. Elle ne porte plus de coiffe, ses cheveux sont tirés et
retenus par un chignon serré derrière la tête. La frange effilée et coupée
court doit être à la mode, car ses jeunes sœurs montrent sur leur front une
petite frange semblable. Sa mère a conservé l’ancienne coutume, sa coiffe
tuyautée est posée un peu en arrière, pour que ses cheveux dépassent légèrement,
ce qui passait pour être audacieux dans sa jeunesse, lorsque les coiffes ne
laissaient voir aucune mèche de cheveux.

Jean
Roujol a douze ans de plus que Marie, mais il paraît encore jeune. Lui non plus
ne sourit pas. Pièce rapportée dans la famille, il semble plutôt en retrait
avec son air pincé. Son épouse a lavé et soigneusement repassé sa chemise
blanche. Il a noué pour l’occasion un nœud papillon en satin noir sur son col. Il porte peut-être
son costume de mariage qu’il n’a pas usé, car il l’a étrenné il y a moins de
deux ans.
Le
couple des grands-parents d’Adèle est assis au centre de la scène, Pierre et
Philomène sont entourés de leurs huit enfants.
A présent, je
suis contente de savoir qu’Adèle était une cousine issue de germain de ma mère,
une arrière-petite-fille de Jeanne Marie Riboulon (sosa 63) une rubanière qui sera à l’honneur
dans le billet suivant.
Pour faire connaissance avec notre aïeule commune qui était rubanière :
* Deux ans après avoir rédigé ce billet, j'ai retrouvé les petits sabots de porcelaine, soigneusement rangés. Trop rangés !
Faites des cadeaux aux petites filles, si elles sont soigneuses, et si elles s'intéressent à l'histoire de la familles, elles vous seront reconnaissantes longtemps.
Adèle n'imaginait pas qu'elle allait m'inspirer ce récit.