2018-11-05

D_rue Dubois

Dans cette rue de Lyon, vivait au XVIIe siècle, un marchand fabriquant de bas de soie.


Jean Bertholon (sosa 2862) est mort avant le 17 octobre 1696, je suis étonnée de n'avoir pas retrouvé de trace de son décès à l’église Saint-Nizier. 
En fait, je ne connais ni son acte de naissance ni son acte de mariage.
Mais suivez-moi, nous allons dans la rue Dubois où  habite sa famille. 


Rue Dubois reconstitutée par l'excellent :
http://lyon-en-1700.blogspot.com/

En ce mois d’octobre 1696, sa femme accueille le magistrat qu’elle a chargé de dresser l’inventaire après décès. Elle est la tutrice de ses deux enfants mineurs : Anne a pourtant 24 ans et Jean doit être plus jeune. Tous deux tracent une belle signature affirmée qui témoigne d’une instruction remarquable. (Anne est sosa 1431 de mes enfants)

Nous pouvons comparer les émargements de leur mère Pernette Vionet (sosa 2863).

Le premier jour :



Le deuxième jour :  Peronne Vione



Le troisième jour : Peronette ou Pernette Vionnet






Jean Bertholon a dû mourir subitement, car l’ouvrage est resté sur le métier.
« Dans le grenier au quatrieme estage servant de boutique sy sont trouvé quatre mettiers à tisser soye pour la fabrique de bas. Sur trois desquels est la soye pour ... » 

Au deuxième étage, dans une chambre, sont disposées des chaises usées comme celles que l’on trouve dans les inventaires après décès des notaires complaisants, il est préférable d’attirer l’attention sur des objets de peu de valeur plutôt que sur « un cabinet bois sapin attaché à la muraille estant dans ladite chambre où nous sommes ». La veuve précise « qu’il est très important pour le bien du négoce du desfunct ».
L’inventaire compte 24 pages, il détaille tous les meubles, ustensiles, étoffes, contrats ... contenus dans l’appartement. 

Je n'aurais pas le temps de suivre la visite de cet appartement pendant les trois jours. Je sais qu'il ne faut pas s'attarder. 
Sans doute préférez-vous que les billets de ce #ChallengeAZ soient brefs ? 

2018-11-03

C_ Clocher de la Charité


Comprenez-vous cela : le clocher de la Charité va être démoli ?

Démolition de la Charité AML 2ph31_14

Fanny est une très belle femme, mais la voyez-vous en ce mois de juin 1935 ? Elle ne porte pas ses escarpins élégants qu’elle met pour aller au bal de la Préfecture, elle marche avec ses grosses chaussures, elle se hâte, elle est en colère. Il faut qu’elle réunisse des signatures pour sa pétition des Amis du Clocher de la Charité.


Elle en a parlé à ses amies qui sont, elles aussi, mécontentes. Elle organise un sit-in dans la rue, sur les rails du tramway. C’est la première fois que l’on voit cela à Lyon.
Elle a écrit des lettres pour interpeller Édouard Herriot. Ce n’est pas la première fois qu’elle s’adresse au maire de Lyon. Ce personnage ne l’impressionne pas du tout. Elle connait ses amis, elle connait sa femme, elle plaint Blanche d’être l’épouse de cet arriviste, elle sait tout ce que cet homme doit à leurs familles depuis son arrivée à Lyon. Fanny est en colère…
Au XVIe siècle les Lyonnais ont édifié les deux hôpitaux pour l’Aumône Générale : l’Hôtel Dieu et la Charité. « C’est l’Hôpital qui se moque de la Charité… » dit-on depuis lors.


En 1935, on construit la Grande Poste, ce vilain bâtiment sur l’emplacement de l’hôpital de la Charité que l’on a rasé. Les amis de Fanny se révoltent.


La chapelle et son clocher sont menacés. Ce clocher qui se dresse depuis 1666 doit être préservé de ces "vandales sacrilèges". Fanny n'a pas peur des mots. Elle sait que ce serait une grossière erreur de laisser faire ces destructions.  Le "pauvre cher vieux clocher" est très solide. La chapelle a été restaurée en 1837 par l’architecte Alphonse Duboys (que vous pourrez lire dans le billet F-Fourvière), c'est un cousin de son père.



Fanny constitue le Comité des Amis du clocher de la Charité. Elle mobilise le Comité des dames, certes moins nombreux que le Comité des messieurs où signent des notables Lyonnais.

Fanny  met toute son énergie pour défendre le clocher de la Charité.

Au début du XXe siècle, Place Bellecour, Hôpital de la Charité




Au XXIe siècle


Grâce à elle et à ses amis, le clocher est toujours debout et les Lyonnais en sont heureux.
Fanny Falcouz est l’arrière-grand-tante de mon mari.


2018-11-02

B_Bourgeois de Lyon


Ce statut de bourgeois pour les habitants d’un bourg était une reconnaissance sociale enviable avant la Révolution française. Au XIXe siècle, cette classe a acquis du pouvoir et a vu son niveau économique augmenter. De nos jours, le qualificatif bourgeois est plutôt péjoratif.
Nous nous intéresserons aux bourgeois de Lyon sous l’Ancien régime.
Sur cette estampe, copiée d’un plan du XVIe siècle, les remparts qui limitent la ville sont visibles.


La carte de Cassini montre bien la cité, enserrée dans ses fortifications. Actuellement, la métropole a absorbé largement les quartiers alentour. 



Dans les actes d’état civil de Lyon, la mention « bourgeois » marque une reconnaissance officielle de la famille. Par le baptême, elle se transmet à l’enfant. D’ailleurs, les mères s’arrangeaient pour accoucher à Lyon ; si la naissance avait lieu dans leur maison de campagne, l’enfant ne jouissait pas de ce titre de bourgeois natif et c’était dommage. Alors la parade était de faire ondoyer le nouveau-né et plus tard de glisser quelques pièces pour qu’il soit baptisé à Lyon.

Une personne qui n’est pas née intra-muros doit attendre dix ans pour avoir le statut de bourgeois de Lyon. Les bourgeois adoptifs se font inscrire sur la liste des nommées [i] où les contribuables lyonnais déclarent leurs biens « comme quoy, ils contribuent aux tailles ».
Les bourgeois ont des privilèges :
S'ils payent la taille à Lyon, ils ne sont pas assujettis à l’impôt sur les propriétés à la campagne. Ce qui explique que par tradition, les Lyonnais étaient le plus souvent locataires de leur appartement à Lyon et propriétaires d’une « maison des champs ». Cela perdure encore de nos jours pour certaines familles.
Le bourgeois profite d’une exemption de taxe sur le vin, ils ne payent pas d’octroi pour l’entrée à Lyon ni de taxe sur la vente : c’est « le vin bourgeois ».
Les bourgeois ont des devoirs :
Ils doivent participer à la défense de la ville. Les fils de ces familles prennent part à la milice urbaine chargée de maintenir l’ordre dans les rues, de fermer les portes des remparts, de garder les ponts. Cette charge est lourde, il faut prendre son tour de guet comme dans la chanson « les chevaliers du guet ». Lors des cérémonies publiques, les capitaines et leurs troupes arborent de beaux costumes.
Au XVIe siècle, Jean Margaron (1613-1675) (sosa 2848) semble le seul de cette XIe génération de nos ancêtres à être mentionné comme bourgeois de Lyon. Parmi ses fils et ses petits-fils plusieurs occupent la fonction de capitaine de quartier.


2018-11-01

A_ Archives et promenades à Lyon


Je vous invite, tout au long de ce #ChallengeAZ, à m’accompagner lors de mes promenades dans les rues de Lyon. Je ne suis pas native de cette ville, mais depuis que je m’intéresse à la généalogie de la grand-mère paternelle de mes enfants, que je fréquente les archives et que j’en comprends l’histoire, alors je me sens lyonnaise.


Les Archives de Lyon, nous révèlent, derrière cette façade de verre, des ancêtres qui demeurent à Lyon depuis treize générations. Les registres conservent leurs actes d’état civil depuis le XVIe siècle. Le plus ancien que nous ayons trouvé est celui de Jehan Margaron. Il y a 409 ans, il épousa Marie Gay le 26 octobre 1609.
http://www.archives-lyon.fr/

Les Archives départementales du Rhône gardent précieusement dans ces magnifiques bâtiments dorés leurs contrats de mariage, leurs testaments, les hypothèques... Tant d’autres dossiers concernant nos ancêtres et leurs cousins restent à découvrir. 



 Je marche dans les rues de notre ville. Je m’arrête en levant les yeux devant les vieilles maisons, les fenêtres des immeubles, les églises, les cimetières, les clochers de la Charité et celui de Fourvière… Je peux vous guider sur lieux où les anciens ont laissé des traces.
http://lyon-en-1700.blogspot.com/
Les époques se superposent, comme les calques sur une carte. Alors, je traverse des fragments de temps du XVIe siècle, à nos jours, en reconstituant les branches de l’arbre généalogique.
J’essaye de suivre quelques silhouettes qui se pressent pour rentrer dans leur demeure avant la nuit, tandis que la cité se ferme le soir avec les chaînes pour barrer la Saône.

Mais inexorablement, le bourg s’avance, il s’étend au-delà des remparts et sur l’autre rive du Rhône. Lyon annexe la Croix-Rousse, s’allonge vers la Confluence.

Lyon vue par le cosmonaute Thomas Pesquet

Découvrons Lyon : l’espace d’une ville, le temps d’une vie, des ancêtres passent, des voix murmurent.
Écoutons-les de A à Z.


Pour voir la liste avec les liens des 26 billets de A à Z, c'est sur cette page :

2018-10-20

Dans l’arsenal des galères à Marseille



Émue par la condamnation aux galères proclamée dans
l'avant-dernier article, j’ai décidé d’aller à Marseille à l'occasion de ce RDVAncestral
J'aimerais rencontrer ces misérables galériens condamnés à une peine terrible pour des actes bien pardonnables le plus souvent.


Arsenal des Galères JB de La Rose, 1666, Musée de la Marine Marseille 

Me voici à Marseille dans l’arsenal des galères. Le lieu est impressionnant, c’est ici que l’on construit les vaisseaux du roi; des centaines d’hommes s’affairent à leur tâche. J’entends que l’on parle de Louis XIV, alors je me renseigne sur la date du jour, nous sommes le 29 mai 1679.

Je me rends compte que je ne verrai pas le pauvre Pierre Taron, l’ami des contrebandiers du sel, qui a été condamné aux travaux forcés en 1711. Je suis remontée trop loin dans le temps (et d’ailleurs, ce n’est pas mon aïeul).
Je vais donc aller à la recherche de l’un de mes ancêtres susceptible de se trouver dans ce lieu. 

On me dit qu’il faut voir la plus belle des galères construites dans l’arsenal.  La Réale est un bâtiment magnifique qui doit témoigner de la puissance du Roi-Soleil.

La Réale 1679 construction (JB de La Rose)

Mais moi, je cherche la galère La Reyne où je pourrais rencontrer mon ancêtre André Coudonneau (sosa 582).

On m’indique le chef des maîtres canonniers. François Coudoneau est le frère de mon ancêtre. Il m’accueille en me disant qu’André serait heureux de me voir, il n’a pas encore d’enfant puisqu'il a épousé Françoise Boudier dans les derniers jours de l’année 1678.

Aujourd’hui le jeune marié règle quelques affaires avec le notaire, explique François :
« estant sur le point de son départ pour la présente campagne qu’il va faire avec les galères de sa Majesté sur celle appelée la Reyne commandée par le Sieur DeMontolieu » André est allé faire son testament.

Franchement, je ne suis pas trop fière du métier de ces deux frères : une galère, des canons… ce n’est pas très sympathique. 
« Qu’allez-vous faire dans cette galère ? » demandé-je.

« Nous sommes une vingtaine de canonniers et notre rôle est essentiel pour gagner les combats » dit François. Je comprends alors depuis son poste de maître canonnier c’est lui qui dirige le service de l’artillerie.


François s’exclame « Voilà André qui arrive. »
« Eh André ! Sais-tu que tu as une descendante qui vient nous voir ! » Le regard d’André me traverse sans y croire. Il se tourne vers son frère. Celui-ci lui demande :
« Comment s’est passé ton rendez-vous avec le notaire ? » « As-tu pensé à laisser de l’argent à notre mère ? »
« Oui j’ai fait à Anne Marchande un legs de 50 livres payable incontinent après mon décès. »
« J’espère que je n’ai rien omis, écoute ce qu’a inscrit le notaire comme c’est bien dit :
Et en outre fait legat icelluy testateur à Françoize Boudière sa femme pour l’amitié qu’il luy porte des fruits et usufruits de ses biens et heretage pour en jouir pendant sa vie et tant qu’il vivra en ce monde et en fere à son plaisir et volonté sans qu’elle soit tenue de donner caution de beneustendo, à la charge et condition toutesfois quelle demeure vefve  soubs le nom vidual dud testateur. 
 Cela c’est pour mon épouse Françoise et mes enfants à naître. » Il ajoute :
« Et je n’ai pas oublié mon neveu Lazare pour en faire à son plaisir volonté le tout après toutefois le décès de [m]a femme. »
« Je te remercie d’avoir pensé à mon fils. Mais vois-tu puisque ta descendante est là, c’est certain que ta femme te donnera des enfants. » affirme François.
« Ah ! tant mieux, j’ai même prévu de que l’on prenne la précaution de calculer que j’en sois le père. » André continue « J’ai aussi donné 100 livres à notre sœur Catherine. Et 50 livres à Venture Coudounelle la fille de feu François. »
Je n’ose interrompre les confidences des deux frères. Je ne comprends pas qu’il y ait un François vivant et un feu François dans la même fratrie Coudouneau. D’ailleurs je me perds dans les manières d’orthographier leur patronyme : Coudouneau, Coudoneau, Codoneau, et pour les filles : Coudonel ; Codonel(le) …
Mais ils ne me répondent pas, ils sont trop occupés à organiser leur départ.

AD 13

André apparaît excité, mais aussi angoissé à la perspective de ce voyage. Et s’il ne revenait pas ? Quelle tristesse de penser que sa jeune épouse soit veuve. Ce doit être la première longue séparation du couple. Il faudrait rechercher quelles batailles navales furent livrées en Méditerranée à cette époque.


Maintenant, je suis à mon tour extrêmement inquiète, car je n’ai pas trouvé de traces ultérieures d’André. Il était mort lorsque sa fille s’est mariée en 1704.
Peut-être n’a-t-il jamais connu cette enfant qui est notre ancêtre ?

2018-10-13

Les mulets du sel_6


Rencontrer l’auteur des « mulets du sel »


Quelle découverte que ce livre qui a inspiré la série de billets sur  « Les mulets du sel » !


En le lisant, ma première pensée fut pour l’auteur que j’ai eu envie de contacter. Joseph Piégay a 94 ans, il a vécu plusieurs années dans un village voisin du mien, fréquentant des connaissances communes que je regrette de n’avoir pas revues avant qu’elles ne disparaissent. L’employée de mairie m’a appris qu’il n’habitait plus ici depuis longtemps, me donnant, tout de même, le nom d’une personne qui aurait pu le connaître. Celle-ci m’a communiqué une adresse près de Nice, le téléphone ne répondait pas et j’ai craint que ma recherche soit vaine.

Ce fut une très bonne surprise de recevoir un message sur mon portable disant qu’il avait reçu ma lettre. Je lui avais écrit pour lui dire ma gratitude d’avoir publié ce livre.
Je lui ai promis d’aller le voir, dès que je pourrais. Au mois d’août, nous avons pu lui rendre visite dans l’établissement où il réside avec son épouse Henriette.
Jo est un homme charmant qui a du plaisir à partager le travail qu’il a réalisé. Il m’a donné son manuscrit des « Mulets du sel » que j’ai accepté avec émotion.
Voyez ci-dessous la liste des livres qu’il a écrits.
Il y a vingt ans, lorsqu’il est allé mener l’enquête sur l’auberge de notre village, les habitants l’ont dirigé vers l’auberge actuelle où il a cru bien faire en situant son roman. Bien évidemment, tout le monde, même ma famille à cette époque, ignorait que c’était notre maison. Mon père n’aurait pas su l’accueillir chez nous avec des renseignements historiques.
J’ai vraiment voulu le remercier pour la qualité de ses recherches. Il explique l’origine de son enquête à la lecture d’un ouvrage de René Pillorget : « Les mouvements insurrectionnels en Provence entre 1596 et 1715 ».

Il cite minutieusement ses sources, il mentionne la cote des documents aux Archives Nationales. Je n’ai pas encore eu l’occasion de consulter ce dossier
(AN_G/7/476), je suis sûre que je pourrais avoir des détails supplémentaires concernant mon Joseph Audibert et son auberge. Je vais essayer de commander une reproduction des pages qui nous intéressent.

(PS. Les AN m'ont bien adressé ce dossier. )

Les ouvrages de Joseph Piégay :

La remontée d’Elzéard, Presses du Midi, 2008
Au Moyen âge entre Durance et Verdon, Résonnances, 2004
Les terroirs de Vinon, Association d’histoire et d’archéologie de Vinon, 1996
La traversée du Verdon, Association d’histoire et d’archéologie de Vinon, 1993
1591, Vinon, la victoire oubliée,
Révolution et vie à Vinon de 1789 à 1800, Résonnances 2004
Éloge de l’incertitude, Presses du Midi, 2013

Pour lire les épisodes de cette série des mulets du sel : 

2018-10-05

Les mulets du sel_5


Épilogue.

Immédiatement après le procès, je suis retournée dans la maison de Joseph Audibert.

Vite vérifier qu’il est mort chez lui, le 15 juillet 1741 
à l’âge respectable de 83 ans.

Revenir aux sources des actes BMS de Saint-Julien, relire attentivement l’état civil et mieux comprendre les liens entre les habitants du bourg.

Revoir l’arbre des familles Audibert, Gaillardon, Guis et Guis pour essayer de deviner lesquels parmi les beaux-frères, les cousins, les amis ont pu les aider à traverser ces événements terribles.

L’acte de naissance de Françoise Gaillardon est très pâle, j’étais passée sur la page de novembre 1673 sans le voir. Son acte de décès lui donnait quatre-vingts ans et là j’ai pu rectifier l’erreur. Il est temps de mettre l’épouse de Joseph à la place d’honneur.

Donc en 1710, notre hôtesse avait 37 ans, entourée de leurs six enfants âgés de vingt mois à treize ans, elle a assistée impuissante à l’arrestation de son mari. Joseph a été soupçonné de complicité avec les muletiers pris comme contrebandiers du sel. Françoise avait accepté la bourse de l’un d’eux, lors de leur passage à l’auberge.

Comment a-t-elle vécu pendant les six mois où son époux était emprisonné à Aix ?  

Pour que l’auberge reste ouverte, elle veilla à ce que, de la salle à manger jusqu’aux chambres, tout soit en ordre, que la cuisine soit approvisionnée et la cave remplie.

On sait bien qu’il est faux l’alibi de Joseph qui prétendait être allé acheter du vin.
Mais si les tonneaux sont vides, que servir aux voyageurs ?


Joseph le fils aîné pouvait s’occuper de l’écurie pour qu’elle soit en état d’accueillir les mulets et se charger de leur nourriture. Cette responsabilité devait lui plaire, un jour il deviendra muletier.


Sans doute, leurs familles se sont réunies pour mandater un avocat compétent qu’on a bien rétribué. Peut-être, ils ont dû cacher les meubles et les biens que le couple possédait pour éviter qu’ils soient saisis. 
Quelle inquiétude pour payer l’amende de 300 livres, une somme importante !
La dot de Françoise était de 400 livres, 200 livres données le jour du mariage (le 7 février 1696) ; le reste étant payable par annuité, il a fallu plus de quarante-quatre ans pour que le compte soit soldé en 1740.


Après le 24 avril 1711 lorsque le jugement fut rendu, Joseph Audibert et André Gos sont sortis des prisons d’Aix. Ces deux hommes, Masseau et Le Sauteur, ont-ils reçu le fouet sur la place publique, comme on le craignait ?

Ce qui est certain, c’est qu’étant bannis de cette ville, ils sont rentrés rapidement chez eux à Saint-Julien. Ils furent bien accueillis par le village solidaire de leur rébellion contre la gabelle.
Jean Audibert, mon ancêtre (sosa 172), fut conçu dès la mise en liberté de son père puisqu’il naquit le 29 janvier 1712. C’est lui qui sera aubergiste.
André Gos a inscrit un enfant sur la même page du registre en février 1712. Je n’ai toujours pas réussi à relier ce « beau-frère » ou plutôt sa femme, Thérèse Gaillardon, avec la famille de Françoise.
Hespérite Audibert, huitième enfant des aubergistes, est née en mars 1715. Elle va épouser Joseph Pellas, un muletier devenu marchand. Une vérification dans mon arbre m’apprend que son époux est le bébé que Thérèse Vassal (sosa 703) portait dans ses bras en regardant la farandole en 1710.


Nous avons retrouvé Joseph Audibert, l’aubergiste, entre 1698 et 1736, comme protagoniste de la mystérieuse affaire relatée dans la série :
« Une feuille cachée sous une poutre brûlée. »  

Et Françoise Gaillardon, une jeune femme responsable de son auberge en 1699, un soir du mois de mars, portant Une chandelle et une bassinoire



Dans le prochain billet, j'espère rencontrer l’auteur des Mulets du sel.

 Voilà tous les épisodes depuis le début :


 *

2018-09-13

Les mulets du sel_4


Aux prisons d’Aix.


Ouh ! Ce ciel noir n’est pas bon signe, pensent les amis de Joseph Audibert…

Orage sur Aix-en-Provence 

C’est avec beaucoup d’appréhension que je me mets en route vers Aix, pour ce #RDVAncestral.
Je me fais du souci pour mon ancêtre, Joseph Audibert

J’ai décidé d’assister au procès qui a lieu en ce jour du 24 avril 1711
Quelle va être la sentence ? Tout le monde est inquiet. 

Françoise Gaillardon, aidée de sa famille, continue de tenir leur auberge depuis le départ de son mari.
Le 28 octobre 1710, des archers sont venus chez nous pour l’arrêter. Son séjour en prison doit être bien pénible, même si sa famille a dû payer pour améliorer ses repas.
Pour ceux qui sont pris, la prison est un endroit d’attente, pas un lieu pour purger sa peine. 

Aujourd'hui, nous allons connaître les peines que les cours de justice d'Aix vont attribuer aux détenus, et par contumace à leurs compagnons en fuite.

J’ai rendu visite à l’épouse de Pierre Taron, à Gréoux. Elle est effondrée. Il ne lui a guère laissé d’espoir, l’avocat que la communauté a payé pour défendre celui qui est considéré comme le meneur de la révolte contre les gabelous. (voir les épisodes précédents : « Les mulets du sel »)

Les habitants de Saint-Julien ont pu voir l’affiche placardée sur la porte de l’église au mois de novembre. Elle indique ce qu'ils risquent, d’ailleurs le curé a bien été obligé de la lire à contrecœur au prône du dimanche. Les peines encourues pour le faux saunage, les amendes exorbitantes, et la perspective d’être envoyé aux galères épouvantent tout le monde. 


Prisons d'Aix (source Wikipédia)

Mon inquiétude augmente en voyant les juges des deux cours d’appel de Provence qui siègent au tribunal. Quelle va être l’issue du procès ? Ces hommes du Parlement portant perruque ne semblent être là que pour jouer un rôle de mise en scène afin d’affirmer leur pouvoir. Ils sont en rivalité avec ceux de la Cour des Comptes dont le président H.R. d’Albertas ne veut pas déplaire au roi Louis XIV.

Nous restons en silence lorsqu'entrent les cinq détenus, leur mine lamentable en dit long sur l’horreur des semaines passées en prison.
Arnoud Emeric, le faux saunier, apparaît très affaibli par sa blessure. Pierre Taron, le meneur de la révolte, a perdu son enthousiasme ; il devine déjà qu’il ne reverra plus Marie, son épouse qu’il aime tant.
Joseph Audibert, dit Masseau, semble plus vaillant, il essaye de se tenir la tête haute. Il dit que ce n’est pas lui, mais sa femme qui a reçu la bourse de 28 écus.
Son beau-frère André Gos, dit le Sauteur, (que je n’avais jamais rencontré) affirme qu’« il était à une bastide avec des messieurs à qui il apprêta à manger pendant deux jours. » ….
Je sais bien qu’ils ont tiré les deux premiers coups de fusil dans les bois de Cadarache, lors de l’embuscade qu’ils ont montée pour tenter de délivrer les faux sauniers.
On les a vus avec leurs amis les jours suivants à deux lieues de Saint-Julien, dans les rues de Vinon essayant d’organiser la libération des prisonniers et tentant avec les paysans de récupérer les mulets.
L’avocat de Joseph a été suffisamment rétribué par sa famille pour plaider avec un bon alibi. Il dit qu’on n’a pu le voir ni à Cadarache ni à Vinon, car il a fait « un voyage de deux jours au Val (près de Brignoles) où il acheta du vin d’un inconnu ».

A côté d’eux se tient le jeune abbé Caillat, il est accusé d’avoir écrit une lettre où il invite à la révolte. Ses supérieurs ont bien essayé d’intervenir, sa famille a des relations, mais cela n’a pas été suffisant pour lui éviter d’être avec les autres « pris et saisis au corps, menés et conduits en bonne et sûre garde dans les prisons royaux de la ville d’Aix pour y être détenus ».


Il est évident que cette rébellion de villageois a fort déplu à Monsieur d’Albertas.
Le premier président déplore que l’enquête de son conseiller De Broglie, ait été difficile à Saint-Julien, à Gréoux, ou à Vinon,  car personne ne voulait répondre à leurs questions. « Il y a un passe-parole de silence dans les trois villages de ne rien déclarer en justice »
Il apparaît que dans ce pays du Verdon les gens essayent de fomenter des révoltes plutôt que de coopérer pour briser la contrebande du sel. Il faut rendre un jugement qui serve d’exemple.

A voir tous ces hommes abattus, mes yeux s’embuent de larmes.
Parmi les témoins, je ne suis pas sûre de reconnaître Jacques Gastaud. Lorsque j’ai rencontré mon aïeul (sosa 698) le 8 septembre 1710, celui-ci ne m’a pas dit qu’il était consul de Saint-Julien. Il paraît vieilli, les épaules alourdies par le poids du scandale dans lequel notre bourg est compromis, il s’avère que beaucoup, parmi les habitants, sont impliqués dans cette affaire.

Là, vu de Saint-Julien, il pleut très fort sur Aix. 

Hélas ! J’entends que la peine maximale est requise.
Pierre Taron est condamné aux galères. Arnoud Emeric au supplice de la roue sur la place publique.
Ses compagnons laissent échapper une plainte devant tant d’injustice.
La tête me tourne, je me sens de plus en plus mal, et je dois sortir pour mieux respirer.

Je n’ose pas imaginer le sort de Masseau, du Sauteur et des autres.

Merci : Joseph Piégay
Dans les couloirs du palais de justice, je rencontre un homme aussi désolé que moi. Joseph P. l’auteur du récit « les mulets du sel », c’est lui qui va m’apprendre la sentence.
Le registre a disparu, cette lacune est bien ennuyeuse dans l’histoire. Jo pense que l’aubergiste et son beau-frère « n’ont pu éviter la peine du fouet et le bannissement. Ils furent sans doute « condamnés à être livrés entre les mains de l’exécuteur de la Haute Justice pour avoir à souffrir le fouet jusqu’à effusion de sang par tous les lieux et carrefours de cette ville accoutumés. Et, ce fait, à être et demeurer bannis de cette ville,[…] pendant le temps et terme de cinq années. » En plus, ils furent imposés chacun d’une amende de 300 livres ajoutée aux frais de justice. »
Le maire consul, Jacques Gastaud, a dû être condamné et payer « pour complicité, manque de zèle à faire respecter les agents de la douane et négligence à mettre la justice locale en action : cent livres. »


Dans quelque temps, j’écrirai l’épilogue. Pour l’heure, je suis tellement bouleversée par ce procès que je dois retourner dans la forêt de ces ancêtres pour retrouver l’arbre de mes hôtes Joseph et Françoise.
 
 Pour ceux qui ayant manqué les premiers épisodes
voudraient mieux comprendre l'enchaînement des événements  :

2018-09-08

Les mulets du sel_ 3


Les mulets


Au rez-de-chaussée de l’auberge se trouve l’écurie ; là  sous la poussière des siècles, demeurent des anneaux pour attacher les mulets, des fers, des clous qui prennent tout leur sens à mesure que je découvre cette histoire des mulets et des muletiers. 



L’usage est d’avoir cinq anneaux, car les mulets vont par cinq en caravane sur les chemins.

Ce jour-là (le 8 septembre 1710, il y a 308 ans), ils sont treize mulets dont il faut s’occuper. En effet un curieux équipage est arrivé chez nous, comme il est raconté dans les premiers épisodes Les mulets du sel-1 et 2 .

Le jeune Joseph accompagne son père, Joseph Audibert, l'aubergiste. Ils descendent l’escalier menant à l’écurie de notre maison. 


L'hôte et son fils doivent nourrir les mulets pendant que les hommes se restaurent à l’auberge. Ils ont parcouru plus de 30 km par une longue route, en suivant le Verdon depuis Bauduen. Il faut vérifier l’état de leurs fers et appeler le maréchal ferrant.


Au calme dans l'écurie, Joseph peut enfin poser les questions à son père, pour mieux comprendre l’émoi suscité dans notre village par la présence des gabelous et des deux hommes prisonniers.
Joseph a vu l’un d’eux donner la bourse à sa mère, Françoise Gaillardon.
Son père lui explique que cette bourse de 28 écus doit servir pour organiser la délivrance des contrebandiers. Lui-même va rencontrer leurs compagnons de Gréoux et voir comment ils vont donner l’assaut aux gabelous lorsqu’ils traverseront la forêt de Cadarache. Il demande à son fils de n’en rien dire et lui confie la maison, avec la promesse d’obéir à sa mère quoi qu’il arrive.  


Le jeune garçon comprend qu’il faut aussi protéger les mulets. Il sait que parmi les travailleurs qui arrivent à économiser quelque argent, certains achètent un mulet pour les aider dans les travaux des champs. Les pauvres les louent pour porter les charges dans le village, ou transporter les productions locales depuis la haute-Provence, jusqu’à Aix et Marseille. Joseph, le père explique que, l'année ayant été catastrophique, pour gagner de quoi survivre certains se laissent encore tenter pour prêter l’animal à des contrebandiers ou des faux sauniers. Mais gare à ceux qui se font prendre, les mulets seront confisqués.
Alors le mulet est perdu ? s’inquiète le jeune garçon.
Les pauvres sont toujours perdants, affirme son père, mais lorsque les mulets sont revendus, il y en a qui gagnent gros.


Les faux sauniers, surveillés par les gardes dans la salle de notre auberge, se trouvent dans une très mauvaise situation. Ils vont être conduits aux prisons d’Aix et l’on ne donne pas cher de leur avenir.
Alors il faut vraiment les aider ! dit l’enfant à son père.
Joseph, l’aubergiste promet de s’y employer avec l’aide de leurs compagnons de Gréoux et de ses voisins de Saint-Julien.

Les muletiers

Portant les charges dans le village, ou transportant les productions locales jusqu’à Aix et Marseille,
« Cet animal, fort et courageux, supporte une charge de 5 à 600 livres ; […] il peut demeurer près d’un jour sans boire ni manger. […] On fait avec cette monture à peu près une lieue de Provence par heure. Le conducteur le suit à pied : dès qu’il est arrivé, il fait reposer ses mulets pendant environ quatre heures. » *

Les lieues de Gascogne & de Provence contiennent 3000 toises. Soit, pour une toise de 1,949 m : 5,847 km
« Le muletier est le pivot de l’activité commerciale de villages et bourgs de Haute-Provence » explique Alain Collomp in« la maison du Père ». Certains muletiers deviennent commerçants pour leur propre compte.

Toujours sur les mauvais chemins et dormants dans les auberges, les muletiers sont bien connus de la population. D’ailleurs, muletiers et aubergistes sont souvent liés, comme on le constate dans la famille de Joseph Audibert. Ceci confirme la confiance que pouvaient avoir en leur hôte les muletiers qui ont glissé la bourse à l’hôtesse (voir épisode 1) 

L'épisode 4 est à suivre dans le prochain #RDVAncestral.


Merci : Joseph Piégay
Pour lire les épisodes précédents :