2026-02-21

Soirée de bienfaisance au théâtre

 

Le jeudi 3 mars 1785, le Tout-Lyon est invité à se rendre au théâtre pour assister à la première représentation d’un drame en trois actes intitulé « Norac et Javolci » inspiré par les Mémoires de Beaumarchais.

Ayant reçu une invitation de la part de nos cousins Barou du Soleil, je me sens dans l’obligation de me rendre à cette soirée. Ce que j’accepte de bon cœur puisqu’il s’agit d’un projet de leur association de bienfaisance en faveur des mères-nourrices.


Le Grand-Théâtre via Wikimedia Commons

Il en avait été question lors de la réception samedi dernier chez eux. Nous étions tous rassemblés dans le grand salon, dans la lumière des bougies. Les hôtes sont généreux et tiennent à ce que la lumière brille. 

Pierre Antoine a pris la parole :

Mes chers amis, nous comptons sur votre présence au théâtre, jeudi prochain, pour la représentation que nous aurons la chance d’entendre en primeur à Lyon.

Vous savez combien Monsieur de Beaumarchais s’est impliqué l’année dernière pour la défense des femmes ayant de jeunes enfants dont le père est en prison. Vous avez lu sa lettre du 15 août, reproduite dans Le journal de Lyon du 24 novembre 1784.

Je vous rappelle les faits : Caron de Beaumarchais se félicitait qu’on fasse sortir de prison les hommes condamnés parce qu’ils ne pouvaient payer les mois de nourrice de leurs enfants. Mais il explique qu’il serait préférable de prévenir l’emprisonnement en favorisant l’allaitement maternel. Actuellement, explique-t-il, on fait venir de loin des femmes pauvres pour nourrir les enfants d’autres pauvres, car on dit que le lait des pauvres femmes de Paris ne vaut rien. Beaumarchais propose de créer un institut de bienfaisance pour que toute femme reconnue pauvre, inscrite à sa paroisse, vienne avec une attestation de son curé afin qu’on lui donne neuf livres par mois. Ainsi chaque mère allaitera son enfant, les pères n’iront plus en prison, ils n’interrompront plus leurs travaux. Et les enfants grandiront mieux.

Dans notre ville, à Lyon, ce magnifique projet est en train de se concrétiser. Nous avons créé l’Institut de Bienfaisance en faveur des pauvres mères nourrices. L’archevêque, Montazet, a accordé sa protection et mis son palais à disposition pour réunir l’assemblée. Votre serviteur a été élu comme l’un des 33 administrateurs.

On compte actuellement trente-deux mères secourues. 

Nous avons lancé une souscription et je remercie ceux d’entre vous qui ont déjà très généreusement apporté leur contribution.

Institut de Bienfaisance

L’assistance applaudit et les discussions s’échangent dans l’assistance. La plupart des gens affirment qu’ils ont déjà réservé leur place, certains se proposent de donner de l’argent même s’ils ne peuvent pas aller à la représentation.

La plupart montrent de l’intérêt et même un certain enthousiasme pour s’impliquer dans cette œuvre charitable, d’ailleurs beaucoup parmi eux sont administrateurs dans l’association. Des femmes se montrent actives et participent aux assemblées.

Ceux et celles qui l’ont connu, ou qui ont lu L’Émile, rappellent que Rousseau préconisait l’allaitement maternel et se félicitent d‘avoir élevé leurs enfants «à la Jean Jacques».

Rousseau ou l’homme de la nature
gravé par Augustin Claude Simon. Musée de Môtiers

Les Barou offrent maintenant des rafraîchissements et des douceurs à leurs invités. Ils jouent à merveille leur rôle d’hôtes Ils se rendent très disponibles pour leurs amis, ceux-ci les entourent bien chaleureusement.

Ils sont mariés depuis quinze ans, et aucun enfant n’est arrivé dans leur foyer. Un des rares nouveau-nés que Jeanne Marie ait tenu dans ses bras est sa nièceMarie qui a maintenant douze ans.

Jeanne Marie a 36 ans et Pierre Antoine 43 ans. Espèrent-ils encore devenir parents ou bien s’impliquent-ils dans des œuvres de bienfaisance pour se consoler de ce manque dans leur vie ?


Le jeudi 3 mars 1785

Dans la file qui entre au théâtre, Pierre Antoine très élégant dans son habit de soie gris, bas de soie blancs et chaussures à boucle d’argent, me salue d’un sourire charmant. Il dit un mot à sa femme qui se retourne et vient m’embrasser en me remerciant d’être venue. Elle porte une robe à la lévite en satin jaune droite et souple, plissée à l’arrière avec un col châle en soie, réchauffée par un mantelet prune. Le printemps n’est pas encore arrivé à Lyon.

Autour d’eux, beaucoup de leurs connaissances échangent des salutations. Je reconnais quelques-uns de leurs amis, des académiciens, des procureurs de la Cour des Monnaies, que du beau monde ! L’ami Joseph Vasselier nous rejoint.

Vasselier m’explique : « Savez-vous que Pierre Augustin Caron de Beaumarchais est le personnage de cette pièce ? D’ailleurs on peut reconnaître son nom dans l’anagramme Norac. » J’éclate de rire et je lui demande qui est Javolci.  « Ah, José Clavijo y Fajardo était le fiancé qui a abandonné Lisette, la sœur de Beaumarchais. Celui-ci s’est rendu à Madrid pour régler cette affaire d’honneur qui fit grand bruit et qui a inspiré cette pièce. »

Un homme qu’il connait nous entend et s’insère dans la conversation :

Savez-vous que Beaumarchais a fait un don de 1000 écus et qu’il aurait promis de verser ses droits d’auteur du Mariage de Figaro.

Je demande s’ils ont eu l’occasion de rencontrer Beaumarchais. Mais la foule commence à entrer dans la salle et l’on ne me répond pas. Préparons-nous pour le spectacle.

Voir aussi ChallengeAZ 2025:

Barou du Soleil

Sources

Krumenacker, Yves. « Promouvoir l’allaitement maternel à Lyon au XVIIIe siècle ». Enfance, assistance et religion, édité par Olivier Christin et Bernard Hours, LARHRA, 2006, https://doi.org/10.4000/books.larhra.1254

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