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2026-05-31

Le portrait

 

J’espérais depuis si longtemps découvrir un portrait de Pierre Antoine Barou du Soleil.

Imaginez ma joie lorsque le tintement d’une notification sur mon téléphone m’avertit d’une réponse du Musée d’histoire de Lyon.

En effet, la photographie noir et blanc d’un pastel du XVIIIe se trouve dans les collections.

Quelle superbe idée de la déposer là !

Le chargé des collections photographiques m’adresse une copie; je peux l'importer dans WikiCommons pour illustrer l’article que j’ai créé sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Antoine_Barou_du_Soleil

Pierre Antoine pose, debout de trois quarts, vêtu d’une veste ornée d’un jabot de fine dentelle.

Il me regarde.

Je l’aurais reconnu sans l’avoir jamais vu. Effectivement, je l’ai beaucoup fréquenté.

Ses yeux clairs, droits dans les miens, expriment intelligence et bienveillance.

Il sourit.

Comment interpréter ce beau sourire ? Tranquille, un brin de malice au coin des lèvres, il garde encore des secrets à me révéler. Sa voix laisse résonner la chaleur du musicien et l’assurance de l’avocat.  

Harmonieusement encadré par la perruque, son visage se nimbe de douceur, nul trait anguleux, un menton rond, un nez bien dessiné.

Ôtez-lui ses cheveux poudrés, il paraît moins solennel et presque banal. Est-il brun, blond ou déjà cendré ? 

Est-ce pour nous séduire qu’il a posé avec sa perruque? Nous ne sommes pas à Versailles où («en robe et en cheveux», il rencontrait des ministres et proches de Louis XVI lorsqu’il espérait régler des affaires. Quelques rides soucieuses se dessinent sur son large front. C’est un esprit des Lumières qui réfléchit fort.

Au coin de l’œil prêt à cligner, de petites griffes accrochent son charme dont il use auprès des femmes. Et auprès de ses amis séduits par l’attention qu’il sait leur accorder.

Elles sont cachées, ses oreilles de mélomane qui entendent si finement. Violoniste amateur, passionné d’opéra, il se montre tel un connaisseur critique des concerts de son époque.

Il apprécie la bonne compagnie, les mets délicats, les alcools dont il n’a pas abusé. Son visage a gardé la fermeté de sa jeunesse.

Il apparaît comme un quinquagénaire en bonne santé, mais il ignore qu’il lui reste si peu de mois à vivre. Au cours de son voyage dans l’au-delà, sa belle tête ne demeurera pas sur ses épaules.

Autour de son cou qui vieillit, un foulard de soie blanche cache un peu le temps qui passe.  Son cou… qui se posera nu sous le couperet un jour de décembre 1793.

 

Il n’a pas senti le vent tourner, il ne se doute pas du désastre qui arrive. L’odeur du sang de l’écœure et l’inquiète, mais il croit encore à la paix. Il exhorte les citoyens de Lyon à l’apaisement.

Il préfère sentir le parfum des fleurs qu’il cueille lorsqu’il herborise avec des botanistes.

Anacamptis papilionacea  récolté par  Barou du Soleil
Jardin Botanique de Lyon
  

Justement, le même jour où j’ai reçu le portrait, j’ai aussi ouvert une page de l’herbier de Marc Antoine Claret de la Tourrette. Son ami a gardé avec soin l’orchis papillionacea que Pierre Antoine a découvert le premier. L’herbier est conservé au Jardin Botanique de Lyon et le responsable m’a adressé l’image du spécimen. Quelle émotion, de réaliser que Pierre Antoine l'a vu et cueilli de sa main !

Mes recherches ont été fructueuses et je me prends à rêver qu’il reste encore des découvertes à faire au sujet de ce gentilhomme du XVIIIe.


Pour compléter ces descriptions, on peut ajouter ces mots; ils me donnent envie de croire que Pierre Antoine passait pour un homme de qualité.

« Barou du Soleil, le Procureur du Roi, intelligent, lettré, actif, philanthrope, riche et très estimé ».

« L’opinion publique ne s’intéressant qu’à la personnalité sympathique de Barou. C’était en effet une des plus connue alors à Lyon dans le monde des Lettres et du Palais[de justice]. »

« C’était un homme mondain, lettré et très connu», «il recevait beaucoup, montrant, avoue un ami "quelque recherche et affectation dans les manières" ».

« C’était donc un homme aimable et distingué, estimé pour ses goûts littéraires et ses sentiments charitables, universellement respecté »

 Voir aussi les billets du ChallengeAZ 2025.


Source

Metzger, Paul. Contribution à l’étude de deux réformes judiciaires au XVIIIe siècle : Le Conseil Supérieur et Le Grand Bailliage de Lyon, 1771-1774, 1788. A. Rey, imprimeur-éditeur ; Librairie A. Picard & fils, 1913.


2026-04-24

Monsieur le Maire

 

Il avait été élu maire le dimanche 29 janvier 1826 et toute la famille se réjouissait…

                parce que le mardi suivant, c’est lui qui allait acter le mariage de Catherine Julie, sa cousine.

Ancienne mairie de la Croix-Rousse,
à l'angle de la rue de Cuire et de la place des Tapis


Le 31 janvier à dix heures du matin, tous sont réunis dans la mairie de la Croix-Rousse.

Frédéric trace une signature toute neuve: le maire Frederic Sandier .


Catherine Julie Sandier (sosa 91) est sa cadette de six ans. Frédéric, qui est né le 28 août 1796, va avoir trente ans. On remarque la signature étalée de son père Etienne, négociant drapier; et celle de Pierre, le frère de la mariée, présent dans son bel uniforme de capitaine, garde du corps du roi. 

Après la cérémonie, ils se rendront Petite-rue des Gloriettes pour fêter la noce dans la maison de famille où habitent l'oncle et le père du maire.

Elle m’a fait rêver, leur maison (qui n'existe plus) dans laquelle j’ai situé un Rendez-vous Ancestral. C’était en 1854, quelques jours avant que Catherine Julie ne s'éteigne. 

2 et 4, Petite rue des Gloriettes 

Entourée d’un parc arboré où se tenaient une gloriette, cette maison des champs, agréable pour échapper à la chaleur de la ville en été, est devenue la résidence de la nombreuse famille Sandier. Étienne, Joseph et Pierre ont agrandi la jolie maison du faubourg de la Croix-Rousse. 

Joseph est atteint de cécité et ne peut signer le contrat de mariage de sa nièce, cependant sa femme et lui-même sont d’accord pour faire donation de leur maison au n° 2 de la Petite rue des Gloriettes, en se réservant la jouissance jusqu’à leur décès. Orpheline de père depuis l’âge de dix ans, Catherine Julie vit avec eux.

Frédéric habite l'appartement voisin avec ses parents.

Il lui suffit de dix minutes de marche pour se rendre à la mairie.

Nous verrons dans l’article suivant qu’il a souvent parcouru ce trajet pour assurer ses différentes fonctions municipales. 


Un grand-père maire

Frédéric Sandier est le petit fils de Jean Sandier (sosa 364).

Jean Sandier, propriétaire cultivateur, était agent municipal de la commune de Vénissieux en1798. Après le coup d’État de Bonaparte, le 25 décembre 1799 il a été maire par intérim. Il démissionna l’année suivante, le 20 messidor an 8, donc le 9 juillet 1800. L’honneur de la fonction ne lui est pas monté à la tête, il signe toujours J. Sandier agent



Jean et Jeanne ont eu dix enfants, nés à Vénissieux entre 1757 et 1776.

au clic pour agrandir


Trois de leurs fils, Étienne, Joseph et Pierre se sont installés à Lyon comme négociants en drap. Ils avaient un commerce rue Saint-Côme n° 1, à l’angle de la place des Terreaux et de la rue Chenavard à Lyon.

Les trois frères semblaient bien s’entendre puisqu’ils ont habité dans la même propriété à la Croix-Rousse. 


Joseph s’est occupé de sa nièce et filleule, Catherine Julie après le décès de Jean à Vénissieux. 



Catherine Julie et Frédéric étaient donc cousins et voisins. 

voir aussi :

sa maison Petite-rue des Gloriettes

et la suite de ce billet  (#généathème élections) :

Un cousin maire de la Croix-Rousse


2026-03-31

Monsieur le maire (2)

 

Frédéric Sandier (1787-1849) 



Frédéric Sandier a été actif pendant plusieurs périodes à la mairie de la Croix-Rousse. 

Il a été conseiller municipal et adjoint. Élu pour deux mandats de maire, il a démissionné à deux reprises. 

La mairie se trouvait à l’angle de la rue de Cuire et de la place des Tapis. Elle a été démolie et l’actuelle est construite en 1867.

Il est élu maire le 29 janvier 1826.

https://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ark:/18811/a495d2464294c27f4cb00177f276b397

Il devient légitimiste lorsque la Monarchie de juillet est instaurée, il démissionne le lendemain, 10 août 1830.

Le 11 septembre 1830

 «  Le maire déclare qu’il a donné sa démission, mais qu’il n’a pas abandonné son poste où il est resté dans l’exercice de ses fonctions jusqu’au remplacement par M. Richan.»

https://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ark:/18811/0522f7d25540e1e369ce708142cd8f67

En 1831 et en 1834, Lyon fait face à des soulèvements ouvriers et républicains, notamment la révolte des Canuts dans la commune de la Croix-Rousse. Ce faubourg accueille des populations venues des alentours en quête de travail dans le milieu textile et l’industrie de la soie. Le travail est intense et pénible et leurs conditions de vie sont précaires. Les familles, les ouvriers et les apprentis s’entassent dans des logements où les métiers à tisser les occupent interminablement pour de maigres revenus.


Entre 1837 et 1842, Sandier reste engagé localement, il siège comme conseiller municipal.

Le 23 décembre 1846, il est élu pour un second mandat.



Le 23 février 1848, lors de l’Insurrection des Voraces, ces compagnons travailleurs de la soie s’arment à l’occasion des journées révolutionnaires. La Deuxième République est proclamée le 24 février. La confusion est grande. Le maire demande l’armement de la commune.



Le 5 mars 1848, il est contraint de démissionner dans le contexte politique révolutionnaire.

Il ne verra pas le rattachement du faubourg qui devient le 4ème arrondissement de Lyon en 1852.



En 1826, le maire de la Croix-Rousse était nommé directement par le roi (Charles X).

En 1831, instauration du suffrage censitaire par la monarchie de Juillet.

2 mars 1848, établissement du suffrage universel.





Voir aussi l'article précédent
#geneathème élections :


2025-12-30

La Voix des fantômes


Le Généathème nous propose ce mois-ci de partager un ouvrage qui résonne avec nos recherches. C’est l’occasion d’ouvrir cet essai que j’ai lu cette année :

La Voix des fantômes, Quand débordent les morts, Grégory Delaplace, éditions du Seuil, 2024, 267 p.


Avez-vous rencontré des fantômes ?

Lorsque nous explorons les siècles passés, nos ancêtres hantent l’arbre généalogique qui se constitue. Transmettre leur nom pour ne pas les oublier, leur donner une voix, les faire parler pour qu’ils nous racontent un moment de leur vie, tel est mon projet.

 


A la suite d'une rencontre intéressante, au mois de mai, dans le cadre du festival Littérature Live à Lyonj'ai eu envie de découvrir cet essai de l'anthropologue Grégory Delaplace, avec qui j'ai un peu échangé lors de la dédicaceIl m'a passionnée malgré quelques difficultés de lecture qui valent bien la peine d'être surmontées. 

Son propos est d’étudier les façons dont les morts sont mis en place par ceux qui leur survivent.

Dans nos cimetières du XIe au XVIIIe siècle, on recherche la compagnie des morts. On se réunit dans les nécropoles, pour des spectacles ou des marchés, pour tenir des assemblées de justice, pour signer un contrat. Les défunts se font alors discrets, leurs noms ne sont pas inscrits. Les rares stèles en bois ou en pierre ne tiennent pas longtemps debout. 


L’auteur nous fait encore voyager de l'Amazonie chez les Achuars, jusqu'en Mongolie, en visitant aussi au Brésil, en Inde, en Chine, plusieurs groupes aux comportements étonnants pour lesquels la présence des morts est plus ou moins bien tolérée.  

Les récits apparaissent fascinants où l'on voit des chamans dialoguer avec des défunts, des cadavres proposés à la dévoration cannibale ou purifiés par les animaux prédateurs. 

D'autres sociétés (y compris la nôtre) déplacent rituellement leurs morts. Certaines familles pleurent bruyamment, d'autres imposent le silence, jusqu'à rendre tabou le nom du défunt.

Il est étonnant d’apprendre comment  les Tziganes du Royaume-Uni se préoccupent d’empêcher le retour du mort chez les vivants. Pour éviter d’attirer son fantôme, «  ils effacent méticuleusement toute trace du défunt parmi eux : son nom n’est plus prononcé, ses possessions sont cédées au plus vite, sa roulotte est démontée et brûlée. » Chez les Manouches en France, la distance est plus nuancée. Peu de temps après les funérailles « le mort est tu, tandis que les parents plus éloignés  en parlent librement. […] A mesure que le temps passe, cela s’inverse, ceux qui avaient connu le mort finissent par n’en plus parler, alors que les proches parents s’autorisent de nouveau à le faire ».

Cela vous arrive-t-il, comme moi, de soigner des objets sans les utiliser ?  En signe de respect comme un hommage au défunt.

J'ai dépoussiéré, nettoyé et rangé les rabots de Jean.



Chez les Achuars, aucune relique n’est conservée, les morts sont effacés et livrés à la forêt. Il se peut que leur âme, sous la forme d’un jaguar, rentre en communication avec un jeune homme lors d’une aventure initiatique.


Selon l’auteur, les rituels funéraires auraient pour but de mettre les morts à distance, leur enjoignant le silence et le respect des vivants qu'ils ne doivent pas hanter.

Cette hypothèse m’est apparue à contre-courant de ma pratique où je m’efforce de donner la parole aux ancêtres que je réveille les uns après les autres. Ainsi, ils me deviennent plus proches et je suis ravie de les tirer de l’oubli. 

Comme vous, j'aime bien les ranger dans ce que nous appelons des arbres généalogiques, chacun identifié dans une petite case, avec un numéro sosa, ordonné selon les générations. 

Je suis toujours étonnée de constater que les personnes auxquelles je parle de mon intérêt pour les générations passées, éprouvent des difficultés pour citer le nom de leurs arrières-grands-parents et ignorent le plus souvent leurs trisaïeuls.

J’aime bien rappeler cette tradition provençale du repas des Armettos : https://www.briqueloup.fr/2020/11/aarchives-marseille.html

 

Constatez-vous aussi que nos ancêtres en révélant leurs secrets nous apprennent à vivre ?


2025-07-25

Noyé dans le Verdon

 

Je vous ai emmenés au bord du Verdon à Quinson, à Esparron-de-Verdon. À l’occasion du généathème « au bord de l’eau », je relis ces articles et je vois que je vous ai promis celui-ci.

Je cherche dans mes projets de billets en cours d’écriture, ne trouvant pas cette histoire tragique qui m’avait interpellée. Le moment est venu de la raconter.

Vive les challenges qui nous incitent à écrire !

 

 

Je vous propose d’aller rendre visite à la famille Gaide, en mai 1781.

 

Esparron-de-Verdon, 04
CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons


Ils vivent à Esparron-de-Verdon

Ils ne pourraient pas me croire si je leur disais qu’aujourd’hui s’étale un lac qui fait miroiter sur sa surface les mille nuances vertes de leur rivière. Le Verdon que le barrage contient merveilleusement se révélait plus sauvage et coulait autrefois dans son lit profond. Mais, si l'on observe la vue aérienne, il est facile d'imaginer que le Verdon est devenu un dragon ! A présent, l’endroit magnifique attire dans leur village de nombreux touristes, certains ont construit des villas cossues sur les pentes abruptes baignées par la rive droite. Des bateaux électriques mouillent dans un petit port. Sur la rive gauche, on est dans le département du Var, précisément sur le territoire de notre commune de Saint-Julien.

 


En 1781

Paul Gaide (sosa 842 à la génération X) a alors 58 ans. Une trentaine d’années auparavant, il est allé à Quinson pour épouser Chrétienne Terrasson, qui préfère le prénom plus moderne de Christine.


Le couple a eu sept enfants dont les prénoms ont été choisis parmi ceux de la famille, ce qui témoigne de la proximité entre les deux villages où résidaient les grands-parents paternels et maternels.

 

SchiDD, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

Aujourd’hui, depuis Quinson, on peut descendre en canoë les Basses Gorges du Verdon qui offrent un parcours exceptionnel, digne d’être comparé aux célèbres Gorges du Verdon, situées quelques kilomètres en amont.

La route, ou les chemins, passent plus haut à l’extrémité sud du plateau de Valensole. 



Paul Gaide est connu comme négociant. Il devait posséder des mulets qui transportaient les marchandises d’un bourg à l’autre. Il pouvait compter sur son fils Joseph, négociant lui aussi.

 

Paul Gaide
Joseph Gaide


Joseph est un jeune homme de 26 ans. Il a déjà fondé une famille avec Marie Anne Roux. Une petite Marie Christine Catherine est née le 11 mai 1779, et hélas morte il y a huit mois. Sa femme a accouché d’un fils, Joseph Paul, en février dernier, l’enfant va avoir trois mois.

 


Christine, la femme de Paul connaît la douleur de perdre un enfant : Jean Paul est mort à deux ans, Théodore Euphroisine à huit mois, Magdeleine à quatre ans. On comprend que Christine paraisse toujours inquiète pour ses petits-enfants. 

Chez Élisabeth, mon ancêtre (sosa 421), on s’est réjoui de douze naissances. Âgée de 30 ans, Élisabeth n’a pourtant que quatre ans de plus que son frère Joseph Paul. 

Élisabeth a perdu sept enfants. Étant l’épouse d’un boulanger, elle devait travailler avec son mari, elle ne pouvait pas allaiter et s’occuper des nouveau-nés, peut-être étaient-ils placés en nourrice. Les petits anges n’ont vécu que deux mois, deux jours, deux semaines, dix mois, vingt et un mois.

Saint-Martin-de-Brômes se trouve à une heure et demie de marche, ils n’habitent pas trop loin, on peut aller leur rendre visite pour les aider.

 

dronepicr, CC BY 2.0 via Wikimedia Commons


Que faisait Joseph au bord du Verdon, le mercredi 2 mai 1781 ?

Allait-il pêcher des écrevisses ? L'eau est haute au début du moi de mai, a-t-il glissé sur les galets, emporté par des tourbillons dangereux ?

 

Il a été « trouvé sur le bord du Verdon, où il a eu le malheur de se noyer. »


Quel drame pour la famille ! Son père est dévasté, il perd son fils ; comment continuer à s’occuper du négoce ? Il doit pourtant aider sa belle-fille veuve à élever le petit, qui hélas mourra à trois ans.

 

L’année suivante, le 26 septembre 1782, c’est le cadet Joseph Paul que l’on enterre. Il était prêtre vicaire sur la paroisse d’Esparron. Il avait 26 ans. Outre l'officiant du lieu, deux de ses confrères se sont déplacés : le curé de Quinson et celui de Brauch, signe que messire Gayde était apprécié comme un homme important. Il devait faire la fierté de la famille.

 

Dominique Dardenne, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons


En 1813, leurs parents ne seront plus présents dans l'église d'Esparron pour pleurer leurs deux filles.

Élisabeth est revenue habiter à Esparron, en sa maison rue de l’hôpital, c’est là qu’elle mourra le 1er août, seulement dix jours après sa petite sœur Marie-Christine.


 Allons au bord du Verdon :

à Quinson,

Passer le pont du Verdon

Noyé dans le Verdon

2025-03-23

La montagne du Vivarais

 

Dans la montagne ardéchoise, au mois de mars, l’hiver n’est pas terminé. La neige tombe encore sur la terre glacée, sur les champs, elle recouvre les forêts de mélèzes. Le brouillard et la froidure enveloppent le pays.

Lac d'Issarlès, en mars

Claude Bonnefoy que je connais si peu, vivait là-haut avant 1645. Ses fils Pierre et Antoine sont nés à Issarlès; ils se sont ensuite installés dans la vallée, au bord de l’Ardèche, à Mayres. Leurs contrats de mariage m’apprennent qu'ils sont « natifs du lieu du lac, paroisse d’Issarlès ». Cela me fait plaisir, Issarlès est un bel endroit, mais cela m’attriste, car leur père est déjà mort. 


Si les Bonnefoy ou Bonnafoy passent pour des hommes de bonne foi, cela me plait de les avoir pour ancêtres. 

Beaucoup de porteurs de ce sympathique patronyme sont issus des alentours d'Issarlès où j'ai eu envie d'aller pour ce généathème de la montagne.


Lac d'Issarlès
Lac d'Issarlès    Wikipedia

Ici, le vert domine, le vert tendre des prairies où paissent les vaches, le vert foncé des frondaisons, et l’enchantement du lac d’Issarlès, une émeraude sertie dans le cercle parfait du cratère d’un volcan.



En pensant à ceux qui se déplaçaient à pied au milieu du XVIIe siècle, je parcours la carte. J’entends les noms des lieux qui leur sont familiers : Coucouron, Lachapelle-Graillouse, Cros de Géorand, Sagnes et Goudoulet, ils faisaient rire mes enfants en évoquant les sites des classes de neige.  

On atteint le Mont Gerbier-de-Jonc en cinq heures de marche pour arriver dans ce lieu mythique où les pierres chantent sous les pas. La Loire prend sa source à ses pieds.

Non loin de là, au pied du Mont Mézenc, se trouve la Chartreuse de Bonnefoy fondée au XIIe siècle (décidément le nom s’inscrit dans la région !). Les moines se plaignaient des conditions difficiles liées au froid et à la rigueur du climat. Quand la  bise souffle, il est épuisant de résister. D'ailleurs même en été, les soirées apportent la fraîcheur, il est nécessaire de bien se couvrir.


Devant le couvent, coule une rivière, qui va se jeter dans la jeune Loire près du lac d’Issarlès, elle s’appelle la Veyradeyre. Son nom m’interpelle aussi. 

L’épouse de Claude Bonnefoy (sosa 1732) s’appelle Vidalle Veyradier (sosa 1733)


Où vivaient-ils dans ce pays d’habitat dispersé ? Peut-être dans une chaumière au toit de genêts, accroupie entre les près et les forêts.

Moulin de Cassioné, Cros de Géorand (Wikipédia)


Je ne connais pas leur métier. Je peux supposer que jadis, leurs ancêtres pêchaient dans le lac, qu'ils cultivaient la terre, et possédaient des vaches qu’ils engrangeaient le foin et le conservaient dans les greniers pour nourrir les bêtes pendant l’hiver. Et eux-mêmes, étaient-ils artisans ? Habitaient-ils dans le village au bord du lac d’Issarlès ? Aucun document ne m’en dira plus. Les registres paroissiaux sont publiés à partir de 1670, la famille Bonnefoy n’y vivait déjà plus.

Les notaires venaient-ils jusqu’à eux pour rédiger des actes de vente, des testaments. Lors des marchés, des foires, avaient-ils l’occasion de passer des contrats ? Alors, où trouver les archives ? Le pays se situe loin de tout, aux confins du Vivarais et du Velay.

Je me tourne vers la SAGA, société généalogique de l’Ardèche qui réalise un travail appréciable, en lien avec les AD 07. En affinant ma recherche sur leur site, je vais découvrir plusieurs actes notariés, numérisés et en consultation immédiate. 

Le dernier jour du mois de février 1667, le notaire Etienne Daubert (qui est d’ailleurs notre sosa 3498) propose un règlement pour résoudre un désaccord entre les frères Bonnefoy. Antoine réclame à Pierre 300 livres de l’héritage. Pierre se défend en évoquant la difficulté de la gestion des biens et le règlement des dettes. Et l’on entend Antoine « répliquant, disoit que les biens de sondit feu père sont d’une nottable valleur ».


Pierre devra payer la somme de 170 livres, en commençant par un versement de 40 livres la première année, attesté par acte en novembre 1667.

Bien sûr, j'aimerais déchiffrer le testament de Claude Bonnefoy passé « en sa date », chez le notaire au Cros de Géorand. Ce registre-là n’est pas numérisé. Mais, pouvoir lire de tels documents est déjà inespéré.

 

Clic pour agrandir et chercher où coule "La Veyrardeyre"


Ce généathème « la montagne » m’a donné envie de monter à 1000 m d’altitude dans les monts du Vivarais, en faisant revivre nos souvenirs ardéchois.

Aller à Issarlès, c’était rouler de longs kilomètres en virages tortueux sur des routes de montagne, en hiver dans la neige, en été pour des pique-niques au bord du lac. Nous ne pouvions pas imaginer alors qu’un bout de branche de nos ancêtres y vivait jusqu’au milieu du XVIIe siècle. (Mon père aurait été stupéfait et ravi de l’apprendre !)

De Claude Bonnefoy, je ne savais presque rien, avant d’écrire ce billet. Je ne connaissais même pas le nom de son épouse Vitalle Veyradier. Prochainement, je vous parlerai de cette branche au bout de mon arbre.

Voir la suite des découvertes de ces branches




2025-02-14

De la tendresse dans les archives (2)


Pour fêter l’amour blotti dans les archives qui nous parlent de généalogie, j’ai continué d’explorer un fonds privé conservé aux AD du Rhône.

Voici une suite à l’article que j’avais publié il y a un an.

 

De la tendresse dans les archives (1) vous présentait la correspondance envoyée par Pierre Antoine Barou à sa femme Jeanne Marie.

 




Aimeriez-vous recevoir des lettres se terminant par ces mots ?

 

21 juin 1783

Je t’embrasse de toute mon âme, et comme la meilleure amie de mon cœur, qui est tout à toi.

 

Les très belles formules qu’il emploie témoignent d’une exquise politesse envers sa femme.

Même s’il les répète souvent et presque systématiquement, Pierre Antoine se montre craquant. Je ne résiste pas au charme de ce gentilhomme du 18ème siècle.

 

Son épouse tient à lui, elle reçoit ses lettres avec plaisir, elle s’intéresse à tout ce qu’il lui raconte de sa vie, de ses voyages, de ses séjours à Paris, de ses rencontres. Elle espère qu’il lui demeure fidèle. Mais comme elle, j’ai quelques doutes. C’est un homme séduisant soignant sa mise, ses bas de soie, ses cheveux poudrés. Tel un avocat, il est beau parleur. Mélomane accompli, il joue du violon. Cet homme de lettres érudit possède une importante bibliothèque que nous visiterons plus tard. Il mène une vie sociale intéressante, voire éblouissante.

Il peut conter fleurette dans leur langue aussi bien à une Anglaise qu’à une Italienne, et les Françaises lui plaisent aussi.

 

Celle qu’il préfère, c’est sa femme qu’il a choisie et épousée le 9 mars 1770 à Lyon. Jeanne Marie n’est pas aussi cultivée que lui, mais il la considère comme sa « bonne et tendre amie » et sa confidente. 


4 avril 1785

Adieu, ma bonne et tendre amie,

Je vais porter ma lettre moi-même pour être assuré qu’elle partira –

Donne de mes nouvelles à mon père ;

J’aurais soin de t’écrire souvent et longuement, et je te manderai tout ce que je croirai propre à t’amuser. Ménage bien ta santé ; Sois bien tranquille sur la mienne, et reçois les baisers que je t’envoie du profond mon cœur. Mille choses aux amis.

 

Pierre Antoine lui raconte ses sorties dans les théâtres parisiens, à l’Opéra, en détaillant ses critiques comme un connaisseur. Il lui confie quelques secrets sur les personnes qu’il rencontre.

 

1783 Sortie de l'Opéra


Il lui écrit presque tous les deux jours. Il termine sa lettre au bas de la quatrième page, avec des baisers; sans jamais signer.

 

Je bavarderais plus longtemps mais le papier me manque. Mille tendres baisers.

 

22 avril 1785

Je t’envoie mille et mille baisers.


30 avril 1785
Ou encore, en anglais : Thousand kisses from my heart.


28 juin 1783

Les baisers que je t’envoie, et qui partent du fond de mon cœur t’arriveront surement.


15 juin 1783

 que tu continues à m’aimer, et je suis heureux. Je t’embrasse du plus profond de mon cœur.


Jeanne Marie a continué à l'aimer. 

Il est poignant le chagrin qu'elle éprouve après la mort de son époux, guillotiné en décembre 1793. Elle pleure son amour perdu, elle écrit sa peine dans son journal intime dont je vous ferai lire quelques lignes.


Ce billet est inspiré par le généathème "L'amour dans les archives !"


J'ai rencontré Pierre Antoine Barou du Soleil :

A Versailles, qui voulait-il rencontrer ? 

Dans le ciel de Lyon 

Dans la série L : administration et tribunaux de la période révolutionnaire

J'ai détesté : Les dénonciateurs qui ont provoqué son arrestation

Jeanne Marie a gardé (fonds privé aux AD 69)



Le ChallengeAZ 2025 lui est dédié