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2026-07-18

Magdalaine marraine

 

Pour ce Rendez-vous Ancestral, j’ai bien envie de rencontrer Magdalaine, afin de lui demander de m’aider à dénouer les entrelacs qui me lient aux cousins vivant dans mon village. Nous nous connaissons depuis l’enfance et ignorions que nous possédions des ancêtres communs. C’est en recherchant qui a fait pousser ces oliviers que j’ai pu tisser des liens.



Magdalaine Allier est une de mes ancêtres préférées, (sosa 429 à la génération IX).

Je sais où la trouver le samedi 20 février 1790. Je me rends à l’église de Saint-Julien où l’on célèbre un baptême.


Magdalaine tient dans ses bras un tout nouveau-né dont elle est la marraine. François Berne est né la veille. A la fin de la cérémonie, sans vouloir rester trop longtemps sur la place de l’église, elle nous invite à aller chez elle.

-  Je vais vite porter ce pitchounet à sa maman, évitons qu’il prenne froid. Le mistral est glacial, allons nous réchauffer à l’auberge. J’ai préparé du vin chaud et Cécile a apporté des pompes à l’huile pour vous régaler. 


J’accompagne Magdalaine ; à 54 ans elle apparait toujours vive, elle marche d’un pas rapide, la maison n’est pas loin.

Elle me dit qu’elle est fière d’avoir été choisie pour marraine.

Il y a deux ans, c’était son premier petit-fils Pierre François Audibert qu’elle portait sur les fonts baptismaux.


écomusée Esparron-du-Verdon

La visite est sympathique chez la jeune accouchée qui se repose, autant qu’elle peut, car les deux aînés babillent, Marie a juste trois ans et André commence à marcher.

Thérèse, la belle-fille de Magdalaine se tient auprès d’elle pour l’aider, je comprends l’amitié qui lie les deux jeunes femmes voisines.

Magdalaine Gabrielle a 21 ans, elle est déjà mère de trois enfants. Le second de Thérèse ne va pas tarder à s’annoncer.

Pendant que la mère allaite le petit qui commençait à avoir faim, nous causons un moment, assises sur le radassier dans la pièce à côté.

Je remarque que Magdalaine a le même prénom qu’elle.

- Bien sûr, c’est moi qui lui ai donné son second prénom, je suis sa marraine. Magdalaine Gabrielle Gaillardon est ma nièce.

- Oh ! C’est ta nièce ? Je pensais que c’était une voisine, une amie qui t’avait choisie pour marraine de François. Il faudra m’expliquer…


écomusée Esparron-du-Verdon

Thérèse prend le nouveau-né emmailloté pour le déposer dans le berceau. Il va s’endormir repu et fatigué.

Magdalaine presse sa belle-fille :

- La cousine et son petit ont besoin de calme. Et, on nous attend pour boire à leur santé.


Nous atteignons rapidement notre maison un peu plus bas dans le village.

En m’effaçant pour la laisser entrer la première et pousser la lourde porte, je lui dis que je pense souvent à elle qui habite dans ma maison.  

- Je suis arrivée ici, il y a vingt ans lorsque j’ai épousé Jean Audibert, le 28 avril 1761. Nous avons passé cinq ans ensemble, nous avons eu quatre enfants. Hélas il n’a même pas eu le temps de connaitre François, ton aïeul.


Dans l'auberge, l’ambiance est chaleureuse, parents et amis de la famille sont rassemblés devant un bon feu qui crépite dans la grande cheminée. François et Cécile nous accueillent : Ah, maman, vous voilà ! Nous attendions la marraine pour remplir nos verres !

 

Je m’approche pour féliciter Joseph Berne, l’heureux papa qui cause avec Cécile.

- J’aurais dû remarquer que vous étiez le témoin à son mariage, lui dis-je, je comprends que nous sommes liés par plusieurs alliances passées et qui vont s’accorder à l’avenir avec votre nouvel enfant.

Joseph semble un peu interloqué, nous levons nos verres fumants et trinquons.

Parfumé aux écorces d’oranges, avec  baies de genièvre, thym et romarin, cueillis dans la garrigue, le vin chaud nous met en joie.

Cécile est venue de Barjols pour féliciter sa cousine. Elle a trois ans de plus qu’elle, elles ont grandi ensemble. Elle ne pouvait manquer cette occasion de venir la voir. Son mari boulanger l’a chargée d’apporter les pompes à l’huile qu’il a faites. Elle nous offre ces gourmandises moelleuses au bon goût de fleur d’oranger.

Je rejoins Magdalaine qui met du bois dans le feu, elle me raconte :

- Quand ma sœur Marguerite s’est mariée à Saint-Julien, j’étais tellement contente. C’était une présence appréciée, puisque j’étais veuve depuis l’année précédente. La voir épouser un garçon d’ici était merveilleux. Nos sœurs et notre frère demeurent à Grambois, de l’autre côté de la Durance. Mon jeune beau-frère Joseph Rey, qui est aussi aubergiste, nous a beaucoup aidés, mais il habite loin. Bon, les noces de Marguerite et de François Gaillardon ont été un peu précipitées, car Magdalaine est arrivée en avril, quatre mois après. C’est vrai qu’il fallait vite profiter de la vie, hélas François est mort en octobre.


Gaillardon… Je dis que nous avons des ancêtres portant ce patronyme, ce sont des négociants aisés. 

- En effet, le père de François est le fils du cousin germain de mon défunt mari.

Alors, Magdalaine Gabrielle descend de deux couples de mes ancêtres, Gaillardon  à St-Julien et Allier à Grambois.


- Marguerite a quitté St-Julien, elle s’est remariée quatre ans plus tard avec un homme bien moins riche, il travaille comme salpetrier, ils habitent à Rognes, ils ont sept enfants.

- Oui, j’ai retrouvé la trace de Magdalaine Gabrielle, comme marraine de sa petite sœur.

 

- Nous sommes tellement heureux qu’elle soit revenue dans notre village, elle est entrée dans une bonne famille en épousant Joseph Berne, maître-chirurgien.

Entendant que l’on parle de lui, Joseph s’approche et me rappelle que ma remarque précédente l’a bien étonné. Magdalaine ouvre de grands yeux.

 

Alors je me permets de lui confier ceci :

- Puisque je connais l’avenir de ta famille, je vais t’annoncer quelque chose: François va épouser ta petite fille qui aura quatre ans de moins que lui.

C’est un oncle sympa, il nous a donné ces oliviers.




2026-02-21

Soirée de bienfaisance au théâtre

 

Le jeudi 3 mars 1785, le Tout-Lyon est invité à se rendre au théâtre pour assister à la première représentation d’un drame en trois actes intitulé « Norac et Javolci » inspiré par les Mémoires de Beaumarchais.

Ayant reçu une invitation de la part de nos cousins Barou du Soleil, je me sens dans l’obligation de me rendre à cette soirée. Ce que j’accepte de bon cœur puisqu’il s’agit d’un projet de leur association de bienfaisance en faveur des mères-nourrices.


Le Grand-Théâtre via Wikimedia Commons

Il en avait été question lors de la réception samedi dernier chez eux. Nous étions tous rassemblés dans le grand salon, dans la lumière des bougies. Les hôtes sont généreux et tiennent à ce que la lumière brille. 

Pierre Antoine a pris la parole :

Mes chers amis, nous comptons sur votre présence au théâtre, jeudi prochain, pour la représentation que nous aurons la chance d’entendre en primeur à Lyon.

Vous savez combien Monsieur de Beaumarchais s’est impliqué l’année dernière pour la défense des femmes ayant de jeunes enfants dont le père est en prison. Vous avez lu sa lettre du 15 août, reproduite dans Le journal de Lyon du 24 novembre 1784.

Je vous rappelle les faits : Caron de Beaumarchais se félicitait qu’on fasse sortir de prison les hommes condamnés parce qu’ils ne pouvaient payer les mois de nourrice de leurs enfants. Mais il explique qu’il serait préférable de prévenir l’emprisonnement en favorisant l’allaitement maternel. Actuellement, explique-t-il, on fait venir de loin des femmes pauvres pour nourrir les enfants d’autres pauvres, car on dit que le lait des pauvres femmes de Paris ne vaut rien. Beaumarchais propose de créer un institut de bienfaisance pour que toute femme reconnue pauvre, inscrite à sa paroisse, vienne avec une attestation de son curé afin qu’on lui donne neuf livres par mois. Ainsi chaque mère allaitera son enfant, les pères n’iront plus en prison, ils n’interrompront plus leurs travaux. Et les enfants grandiront mieux.

Dans notre ville, à Lyon, ce magnifique projet est en train de se concrétiser. Nous avons créé l’Institut de Bienfaisance en faveur des pauvres mères nourrices. L’archevêque, Montazet, a accordé sa protection et mis son palais à disposition pour réunir l’assemblée. Votre serviteur a été élu comme l’un des 33 administrateurs.

On compte actuellement trente-deux mères secourues. 

Nous avons lancé une souscription et je remercie ceux d’entre vous qui ont déjà très généreusement apporté leur contribution.

Institut de Bienfaisance

L’assistance applaudit et les discussions s’échangent dans l’assistance. La plupart des gens affirment qu’ils ont déjà réservé leur place, certains se proposent de donner de l’argent même s’ils ne peuvent pas aller à la représentation.

La plupart montrent de l’intérêt et même un certain enthousiasme pour s’impliquer dans cette œuvre charitable, d’ailleurs beaucoup parmi eux sont administrateurs dans l’association. Des femmes se montrent actives et participent aux assemblées.

Ceux et celles qui l’ont connu, ou qui ont lu L’Émile, rappellent que Rousseau préconisait l’allaitement maternel et se félicitent d‘avoir élevé leurs enfants «à la Jean Jacques».

Rousseau ou l’homme de la nature
gravé par Augustin Claude Simon. Musée de Môtiers

Les Barou offrent maintenant des rafraîchissements et des douceurs à leurs invités. Ils jouent à merveille leur rôle d’hôtes Ils se rendent très disponibles pour leurs amis, ceux-ci les entourent bien chaleureusement.

Ils sont mariés depuis quinze ans, et aucun enfant n’est arrivé dans leur foyer. Un des rares nouveau-nés que Jeanne Marie ait tenu dans ses bras est sa nièceMarie qui a maintenant douze ans.

Jeanne Marie a 36 ans et Pierre Antoine 43 ans. Espèrent-ils encore devenir parents ou bien s’impliquent-ils dans des œuvres de bienfaisance pour se consoler de ce manque dans leur vie ?


Le jeudi 3 mars 1785

Dans la file qui entre au théâtre, Pierre Antoine très élégant dans son habit de soie gris, bas de soie blancs et chaussures à boucle d’argent, me salue d’un sourire charmant. Il dit un mot à sa femme qui se retourne et vient m’embrasser en me remerciant d’être venue. Elle porte une robe à la lévite en satin jaune droite et souple, plissée à l’arrière avec un col châle en soie, réchauffée par un mantelet prune. Le printemps n’est pas encore arrivé à Lyon.

Autour d’eux, beaucoup de leurs connaissances échangent des salutations. Je reconnais quelques-uns de leurs amis, des académiciens, des procureurs de la Cour des Monnaies, que du beau monde ! L’ami Joseph Vasselier nous rejoint.

Vasselier m’explique : « Savez-vous que Pierre Augustin Caron de Beaumarchais est le personnage de cette pièce ? D’ailleurs on peut reconnaître son nom dans l’anagramme Norac. » J’éclate de rire et je lui demande qui est Javolci.  « Ah, José Clavijo y Fajardo était le fiancé qui a abandonné Lisette, la sœur de Beaumarchais. Celui-ci s’est rendu à Madrid pour régler cette affaire d’honneur qui fit grand bruit et qui a inspiré cette pièce. »

Un homme qu’il connait nous entend et s’insère dans la conversation :

Savez-vous que Beaumarchais a fait un don de 1000 écus et qu’il aurait promis de verser ses droits d’auteur du Mariage de Figaro.

Je demande s’ils ont eu l’occasion de rencontrer Beaumarchais. Mais la foule commence à entrer dans la salle et l’on ne me répond pas. Préparons-nous pour le spectacle.

Voir aussi ChallengeAZ 2025:

Barou du Soleil

Sources

Krumenacker, Yves. « Promouvoir l’allaitement maternel à Lyon au XVIIIe siècle ». Enfance, assistance et religion, édité par Olivier Christin et Bernard Hours, LARHRA, 2006, https://doi.org/10.4000/books.larhra.1254


2025-11-15

N_Nos amis

 

- Bienvenue chez nous, chère cousine, laissez-moi vous présenter quelques-uns de nos amis. 

L'accueil chaleureux de Pierre Antoine dissipe le vertige d'avoir traversé des siècles obscurs, pour me retrouver à la fin du 18e siècle, dans la lumière d'un salon, éclairé par des bougies sur des chandeliers dorés . 


Il y a quelques jours, je vous avais confié mon rêve de rencontrer les cousins Barou du Soleil. Ce rendez-vous ancestral arrive à point pour honorer l’invitation du samedi chez eux.

Je suis allée tirer la sonnette au n° 4 de la rue Saint-Joseph, le gardien nous a ouvert, tout semblait parfait, leur hôtel n’avait pas été démoli, ni perquisitionné par le Comité de Salut Public… Nous avons pu remonter le temps sans encombre, l’époque éclairée par les Lumières demeurait encore paisible, même si de grands changements s’annonçaient. On discutait déjà avec passion des idées révolutionnaires.

Nous entrons dans le salon où sont disposés quelques tables garnies de nappes et une vingtaine de sièges, des fauteuils couverts de bourre de soie chinée, d’autres garnis en bazanne rouge et des chaises en paille. Les conversations mondaines et polies, ou déjà enflammées, se frottaient d’une personne à l’autre, comme l'aurait fait un chat sauvage que l’on essaye de caresser avant qu’il s’enfuie.

 

- Je vais chercher mon épouse qui sera ravie de vous connaître, elle est l’âme de cette maison, c’est elle qui organise nos soirées avec nos amis.

Jeanne Marie nous accueille avec beaucoup de gentillesse, les bras chargés de bouquets odorants qu’elle allait disposer dans de grands vases sur le buffet. Le soleil s'était couché dans un ciel rose et cotonneux derrière la colline de Fourvière.

Elle s’avance vers Joseph Vasselier, en s’exclamant « Voilà, notre poète arrive ! »


Jean Baptiste Vulpian
, mon voisin m’explique à voix basse que ses collègues de l’Académie le considèrent comme « l’un des plus charmants conteurs français et poète érotique. » Vasselier, ami de Voltaire, est passé maître en matière de bons mots, tel celui-ci : « Le monde fait l’amour et l’amour fait le monde ». Peu préoccupé de succès, il vient cependant de publier un Almanach nouveau de l’an passé 1785 & 1786, où l'on annonce les choses arrivées et qui arriveront encore. 

Il ajoute : On me dit, Madame, que votre époux est un cousin d’Annonay de la famille Barou. Je rectifie en précisant que si nous avons des ancêtres communs avec Barou, mon mari est tout à fait lyonnais. Par contre, je mentionne qu'Annonay est ma ville natale.

Monsieur Vulpian me répond qu’il est lui-même né à Annonay, ce qui ajoute à la qualité de l’amitié qui le lie à Pierre Antoine.

Décidément bavard, il me demande si, dans notre ville, je connais la famille Monneron.

Je sais, dis-je, que notre hôte écrivait l’an dernier, le 10 juin 1785 « J’ay diné hier chez les Monneron avec M. de la Peyrouse qui va faire le tour du monde, voyage que le Roy, lui-même a tracé ». En effet, ajoute-t-il, son frère Paul Monneron fait partie de l’expédition de La Pérouse, ils naviguent dans les mers australes.

Je capte des bribes de conversation des personnes à côté de nous ; on parle des absents.

« La mort de Peyron… effacé de notre liste des samedis » depuis le 8 avril 1785.

- Avez-vous des nouvelles de Charles de Pougens?

- Il est à Londres en mission diplomatique, il met à profit ce séjour pour continuer ses recherches linguistiques. Il écrit que lui manquent « Les charmants soupers que nous donnait, tous les samedis, mon honorable ami M. Barou du Soleil. »



Pierre Antoine propose de remplir mon verre de vin de Beaujolais. Il me dit que quelques amis parisiens séjournent à Lyon, et qu’il les a conviés chez lui ce soir. Il pense que je serais intéressée de les rencontrer. 

Il chuchote en aparté :

A propos de Monsieur Campan : je ne peux pas compter sur lui, je disais à Jeanne Marie « au surplus c’est pour lui même que je le cultive, il a de l’esprit, du gout et de l’amabilité ; et je suis bien aise que tu le voies souvent ; mais une jolie femme et le magnétisme sur quoi puis-je compter ? »

Henriette Campan

Surpris par l’arrivée de madame Campan, il essaye de retomber sur une conversation plus badine. 

- En parlant de jolie femme, chère Henriette vous rayonnez. J’étais justement en train d’expliquer le magnétisme à ma cousine, en disant que vous êtes fort versée dans cette nouveauté qui attire les jolies femmes comme un aimant.

Henriette nous revient de Paris, elle est première femme de chambre de la reine.

- Marie-Antoinette ! m’exclamé-je, vous la côtoyez ?

- Elle avait quatorze ans, lorsqu’elle est arrivée d’Autriche, en 1770 pour ses noces avec le dauphin, elle était tellement perdue dans l’immensité de Versailles qu’elle s’est accrochée à mon amitié. J’étais lectrice des filles de Louis XV et je me suis attachée à elle.

Suivez-moi, nous allons rejoindre monsieur Campan dans la bibliothèque, il examine les nouveautés qui viennent d’arriver chez notre hôte. Son père est bibliothécaire de la reine, mon mari est attiré par les livres, il sait que Barou a un goût très sûr.

Dans le corridor, Henriette croise deux académiciens qui discutent.


Jean Jacques Millanois, avocat et membre de l’Académie. Comme Campan, il s’intéresse au magnétisme et aux expériences de Mesmer qui font l’attraction et suscitent des doutes.

Pierre Suzanne Deschamps, avocat et membre de l’Académie, il a dressé l’inventaire des médailles de la ville. Barou le consulte pour sa collection.

Tous les deux seront députés aux États-Généraux. Mais ce n’est pas le moment de parler politique, car je connais l’avenir de ces gens qui vont traverser les affres de la Révolution. Il est bien préférable de les laisser tranquillement profiter de cette belle soirée sans les inquiéter. 

Je me demande d’ailleurs si Monsieur et Madame Roland font partie des invités ce samedi. Il est évident qu’ils fréquentent nos hôtes, puisqu'ils partagent leur intérêt pour l’herborisation

Manon Roland dans son salon

J’ai écrit ce billet en écoutant « The Guests » de Léonard Cohen.

 Ce rendez-vous ancestral est le fruit de mon imagination étayé par des documents d’archives, inventaire, correspondances, témoignages d’amis. Voici quelques sources :

Dictionnaire historique des Académiciens de Lyon, 2017.

Dictionnaire Historique de Lyon, 2009.

Vasselier : https://www.fabula.org/actualites/16993/j-vasselier-almanach-nouveau-de-l-an-passe-1785-1786.html

Vulpian: https://www.retronews.fr/journal/la-gazette-d-annonay/26-mars-1892/3/8c724f64-a1f0-4cdc-9629-5fd8a4a72d65

Campan : https://books.google.fr/books?id=Tp4PAAAAQAAJ&pg=PA301&dq= # v=onepage & q & f=false

Et les fiches des biographies sur Wikipédia que je crée ou complète lorsque j’ai des informations. 



2025-08-16

En transhumance

 

Nous avons vu la poussière au loin, et entendu les sonnailles qui tintaient. Le troupeau s’approchait, moutons, brebis agneaux, béliers, boucs, chèvres, ânes, chiens et bergers, tous marchant depuis Marseille vers les montagnes.

L’odeur puissante des animaux, le piétinement des sabots, ils arrivaient.


Alpes de Haute Provence, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

Qui allai-je rencontrer parmi les bergers ?

Plusieurs de mes ancêtres sont des nourriguiers, des pâtres chevronnés, dotés d’expérience, responsables de centaines de bêtes qu’ils conduisent dans l’alpage, pour le compte de différents propriétaires.



Cette rencontre se passe au mois de juin en 1479.

C’est Jean Olive (sosa 205184) qui me propose de le suivre sur les chemins de la transhumance. J’accepte, ravie de partager l’aventure avec lui. 


Je lui demande d’abord des nouvelles de la famille.

Il me dit que son père, Simon Olive ferme la marche à l’arrière du troupeau, veillant à ne perdre aucune bête. Lou bayle, le chef des bergers commande tous les pastres. Simon est un patriarche, mon ancêtre à la génération XIX.


Jean rayonne comme un novi, un nouveau marié; il a laissé Jeanne Chautard, sa jeune épouse, à Marseille. Le mariage a été célébré le 10 juin 1479, peu de temps avant le départ. C’est un peu précipité reconnaît-il, mais il était préférable de signer le contrat sans attendre l’automne.


Constitution de dot

Le père de Jeanne, Jacques Chautard travaillait comme nourriguier. Hélas, il est mort depuis dix ans.

En attendant le retour de la transhumance, Jeanne, avec sa plus jeune sœur Marthone, demeure auprès de sa mère Jaumette Verdillon.

Les aînées, Catherine et Batrone n’ont pas épousé de bergers. Jacques est travailleur, c'est un homme qui vit avec la terre, il ne suit pas les moutons.

Le père aurait été heureux de voir se concrétiser ces noces qu’il a tant souhaitées. Avec son ami Simon Olive, le père de Jean, ils avaient depuis longtemps discuté du projet de marier leurs enfants.

Jacques Chautard (sosa 410370) et Simon Olive (sosa 410368) sont des nourriguiers renommés tout au long les drailles de la transhumance de Marseille.


La montagne Sainte-Victoire, transhumance.   Emile Loubon coll. musée des Beaux-Arts de Marseille



Jean se montre bavard, il dit que Jeanne aurait voulu nous accompagner; si nous passions par Brunet dans la vallée de l’Asse, elle aurait pu s’arrêter chez ses cousins. Je lui réponds que moi aussi, j’aimerais voir où vivaient ses grands-parents Monet et Peyroncelle Chautard (sosas 820740 et 820741). Nous sommes allés à Brunet l’an dernier, c'est un petit village accroché sur le bord du plateau de Valensole.

Vallée de l'Asse à Brunet, 04

Sébastien Thébault, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons


Jean a envie de parler de lui : Nous, à Marseille, nous sommes installés dans le quartier des Olives fondé pour notre famille. Mon père est né à Guillaumes dans le pays niçois.

Je rêve de connaître ce village perché aux confins du royaume, lui dis-je.




Quel est le chemin de la transhumance ?

Nous avons rassemblé les bêtes qui ont hiverné dans la plaine de La Crau. Nos chemins ont contourné Aix, puis Vauvenargues et Rians.

Et vous voilà vers chez moi, à parcourir le pays de tous mes ancêtres provençaux ! (Je ne peux lui expliquer ma géographie ancestrale, mais différentes carraires traversent les villages où poussent mes arbres.) 

On ira traverser le Verdon à Quinson, on va grimper sur le plateau de Valensole en passant par Riez, Puimoisson.

Pas bien loin de Brunet, donc !

Et far la routo vers Digne, pour monter en altitude où l'herbe est bien tendre. 

 


Les troupeaux se déplacent lentement, il ne faut pas les épuiser. On prévoit des étapes avec des pâturages.

À raison de trois ou quatre lieues par jour, cela fera une vingtaine de jours de marche.

Comment êtes-vous accueillis ?

Je veille à ce que les moutons n’aillent pas faire de dégâts en s’éloignant des carraires. Le fumier qu’ils laissent est convoité, sais-tu que les pets de brebis sont considérés comme un trésor très utile pour les cultures. On échange du lait contre du pain et de la nourriture pour les bergers.

Les habitants doivent remettre en ordre les carraires un peu dérangées par le passage de nos bêtes. Alors, nous devons nous acquitter du droit de pulvérage.

Alpes de Haute ProvenceCC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Jean marche devant le troupeau, derrière lui les menons, boucs de tête puissants et cornus conduisent les moutons. Ils portent autour du cou un collier de cuir auquel est attachée une grosse cloche. Les chiens répondent à ses ordres pour encadrer les bêtes. Nous marchons d’un pas régulier long et lent pour calmer l’ardeur des bêtes. Jean explique qu’il faut les mener doucement pour ne pas les échauffer, ni les fatiguer.

Il aime les bêtes dont il prend soin, elles ont une grande valeur, elles procurent les fumiers, les laines, les peaux, les cuirs, et la viande. Les brebis donnent le lait avec lequel on fait le fromage.

Jean continue à m'expliquer avec passion tout ce qui concerne son activité de pâtre en transhumance.

Nous voilà partis, le retour est prévu à la mi-octobre avant les premières neiges.

Voir aussi :

Sonnailles

Les Olives



Sources

  • site de F. Barby pour la généalogie marseillaise 
 https://gw.geneanet.org/canebiere
  • Instructions pour les bergers et les propriétaires de troupeaux, M.Daubenton

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1510909g.texteImage

  • Lou pastre, Les chemins de la transhumance, Emmanuel Breteau, 2022


Iconographie : Wikimedia Commons

2025-06-21

Une chandelle et une bassinoire

 

Mars 1699, en Provence.

La nuit envahit la grand-rue qui monte vers le haut du bourg de Saint-Julien.

Le vent apporte le parfum du bois qui brûle dans les cheminées, il fait encore frais en ce mois de mars 1699. Les nuages s’écartent et la lune qui se lève éclaire de sa clarté.

Alors que j’approche de notre maison, je vois sortir une femme, elle est suivie d’un homme.

Elle porte une chandelle et une sorte de boîte avec une lueur rougeoyante. Ils marchent en silence. Ils ne semblent pas me voir, sont-ils des fantômes ou bien suis-je transparente?



Elle a confié la petite lanterne à la chandelle à cet homme à l’allure élégante, tel un monsieur étranger : chapeau de feutre, bottes cirées et manteau de drap sombre bien coupé dont les boutons discrets luisent à peine à la lumière de la lanterne. 

La femme paraît jeune, elle a jeté rapidement un châle de laine sur ses épaules avant de sortir. Elle n'a pas ôté son tablier. Ses jupons superposés se balancent au rythme de sa démarche vive.

Elle semble fatiguée, mais elle avance d’un pas décidé avec ses souliers fins; pas trop vite pourtant, car elle est chargée. Elle ne s’arrête pas pour «faire charrette» avec les commères qui la saluent : «Bonsoir, Françoise». Elle travaille, ce n’est pas une bavarde, elle préfère rester discrète.

 

Je ne peux la laisser me dépasser sans l’interpeller. C’est Françoise Gaillardon, mon aïeule (sosa 857).

Comment l’aborder? Ce serait trop confus de lui dire ce qui me passe par la tête :

Chère Françoise, me reconnais-tu? Je t’ai rencontrée le 8 septembre 1710, dans ma maison... Enfin dans ton auberge… Tu as bien su gérer la situation compliquée ce jour-là. J’ai écrit toute cette histoire des «mulets du sel», regarde le premier des six épisodes de la série à lire ici : https://www.briqueloup.fr/2018/08/les-mulets-du-sel1.html

 

Elle ne s’attend pas à croiser mon chemin, mais j’ai trop envie d’entrer dans son époque, je m’insère prudemment dans son trajet, et je me présente doucement à cette aïeule. Elle m’adresse un sourire avec un peu d’étonnement.

Je suis frappée par son air déterminé indiquant une jeune femme pressée. Je regarde le réchaud de braise qu’elle transporte avec précaution.



Il n’est pas aisé de porter cette bassinoire en cuivre puisqu'elle est remplie de braises chaudes. Elle sera bien utile pour réchauffer un lit. Mais où allez-vous?

Je peux l'accompagner, mais elle me dit qu'elle ne doit pas s’attarder, pour ensuite vite rentrer à l’auberge, car elle a tant à faire dans sa maison. Les voyageurs ont terminé de manger la soupe et c’est l’heure de tout débarrasser. Joseph Audibert, son mari sert encore quelques verres, mais la servante est débordée, c’est beaucoup de travail en fin de journée. Sans compter que son petit Joseph âgé de deux ans demande sa maman avant de s’endormir.

Elle a épousé Joseph Audibert il y a trois ans. Depuis la mort de son beau-père Jacques, six mois auparavant, elle est vraiment devenue la maîtresse de l’auberge. C’est elle qui organise et donne des ordres pour que la maison tourne bien.

 

Beaucoup de voyageurs dorment à l’étage. Tous les lits sont occupés ce soir. Elle a demandé à Catherine Arnaud qui possède une bonne chambre d’accueillir le sieur Pellissier qu’elle ne peut loger. L’homme qui marche avec nous soulève alors son chapeau pour me saluer.

Il m’explique qu’il est venu pour vacquer en la procédure et sentence par lui faite au procès criminel...

 


Il n’a pas le temps de m’en dire davantage, car il est interrompu par deux hommes qui parlent en riant fort. Voilà le notaire, maître Jean Bon est accompagné de Louis Ricard…



Ils sortent du Cercle de l’amitié, le vin les a échauffés. Françoise les salue poliment, marquant le respect dû à leur fonction.

Ils engagent la conversation avec l’étranger.

«Comment s’est passé le jour d’hui, Messire Pellissier? Est-ce que l’enquête avance?

Nous aurions pu boire un verre chez votre hôte. J’ai vu que Joseph a fait rentrer du vin dans sa cave. Il sait bien le choisir. Nous pourrions le goûter ensemble.»

Maitre Pellissier répond qu’il se fait tard et qu’il va se coucher.

«On vous souhaite une bonne nuit alors!»



Nous entrons dans la maison de Catherine Arnaud que je ne connais pas. C’est une demoiselle bien mise, elle est vêtue d’une robe en laine bleue. Ses cheveux sont couverts d’une coiffe bordée de dentelle.

Sa fille aînée Marguerite a 25 ans, elle est née la même année que Françoise qui demande de ses nouvelles.

Catherine a rangé et nettoyé sa maison pour accueillir le visiteur.

Françoise lui donne une chandelle comme elle l’a promis, elle va dans la chambre réservée à leur voyageur, elle s’assure que le lit soit convenablement arrangé, elle tapote les oreillers, elle bassine pour réchauffer les draps, elle place les couvertes de laine. Elle sait remplir son rôle d’hôtesse mieux que Catherine qui cependant lui rend un grand service en louant la chambre.


Image générée par ChatGPT avec mes indications


Je remarque son air fatigué, elle prend congé de Catherine et de son hôte. Il lui tarde de rentrer chez elle.


Sur le chemin du retour, Françoise se montre un peu plus bavarde, elle explique que le sieur Pellissier paye bien pour ses repas pris à l’auberge. Pour son cheval, pas de souci, hébergé dans notre écurie, on prend soin de le bouchonner et de lui donner de la nourriture.

L’avocat détient une importante responsabilité dans le procès en cours, il doit séjourner plusieurs jours dans le village; il est préférable qu’il dorme tranquillement dans une bonne chambre au calme.

Elle a demandé à Catherine de lui préparer un lit dans sa maison, ce qu’elle lui accorda et chaque soir, elle doit l’accompagner ainsi avec chandelle et bassinoire. Catherine est veuve d’Elzear Boyer, quelques pièces d’argent sont appréciables dans sa bourse.

Je voudrais savoir si Madeleine Boyer, la grand-mère de Joseph est de la famille d’Elzear. Mais nous arrivons sur le seuil de la maison et Françoise n’a pas le temps de me répondre. Pendant que je fais tourner la clé dans la serrure, sa présence s’est effacée. Je rentre chez moi, je m’aperçois que je tiens encore la petite lanterne dont la chandelle s’est éteinte.

 



Ce billet est né dans mon imagination, étayé par les informations que je possède sur Françoise et son auberge. L’idée a pris forme en découvrant un acte étonnant, déniché lors d’une visite aux archives à Draguignan le mois dernier.

Ces détails m’ont inspiré le texte et j'ai brodé autour comme un rendez-vous ancestral. 

Il faudra que j’élucide l’enquête sur ce procès criminel, les recherches risquent d’être difficiles, je ne sais pas ce que les Archives du Var conservent au sujet de cette affaire.


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