2022-11-21

R_ Répondre

 

Toute lettre mérite réponse, 

c’est une recommandation du savoir vivre. Vous l’a-t-on dit ?


Renoir, 1895-1896 


Le rituel d’écriture prend place dans un cadre codifié : Envoyer – Recevoir.

La correspondance fonctionne dans la logique du don et du contre-don. Dans un souci de bonne entente, chacun sait où il en est. 

« Je te dois une lettre ». 

Zélia tient la plume et les comptes de ses correspondances avec chacune de ses nièces, directes ou par alliance, lesquelles n'oublient pas de lui répondre fidèlement. 

 

Envoyer

Les correspondances reposent sur un besoin de communiquer, de maintenir des relations familiales et amicales.

Pour honorer le contrat, il faut maintenir l’échange continu de lettres. Même si l’on a peu de choses à raconter, le désir et le plaisir d’écrire sont mis en avant.


19 janvier 1900

 Recevoir

Quel un plaisir de recevoir des lettres ! Il est évoqué dans la plupart des réponses. Alors que le contenu de la dernière lettre reçue n’est pas toujours mentionné.


L’attente

L’échange est ponctué par le silence, durant l’intervalle de l’attente de la réponse.

Parfois, Zélia rédige la réponse le jour même.

 


Si le retour n’est pas immédiat, il convient de s’en excuser, pour que Jeanne ne le prenne pas pour du désintérêt.



Il arrive même que les lettres se croisent tant est grand le souci de communiquer.




D’autres fois, le retour se fait attendre plus longtemps, au point d’oublier qui est redevable d’une lettre.

« Je ne sais depuis le temps que nous ne nous sommes écrit, laquelle de nous deux doit à l’autre une lettre ; …. »



Entre 1880 et 1913, Zélia a envoyé 364 lettres à ses nièces (qu'elle tutoie) et 67 lettres à l’épouse (qu'elle vouvoie) de son neveu. Ou du moins, ce sont les pages que leurs descendants ont conservées. 



2022-11-19

Q_ Quotidien

 

Écrire des lettres passait pour une activité féminine quotidienne. La femme, assumant son rôle de gardienne du bon ordre de la maison, s’occupait de maintenir les liens entre les membres de la famille, en particulier avec ceux qui vivent au loin.


V.Hammershoi, Intérieur avec une femme lisant une lettre, 1891.

Les différents corpus que j’ai pu lire et numériser montrent des lettres qui ont été jugées dignes d’être conservées. La plupart sont composées par des femmes. Les hommes écrivaient eux aussi, toutefois leur style et les thèmes ne présentent pas la même tonalité.


Une écriture féminine

Comme des petites chansons légères et douces, tristes à cause de l’éloignement du destinataire, les refrains reviennent de lettre en lettre.

Les correspondances parlent de tout et de rien. Souvent, l’expéditrice écrit qu’elle n’a rien à dire…

On voit ici ce qui remplit ces correspondances :



La météo demeure le sujet incontournable dans la plupart des lettres.

Marie a tenu un journal météorologique inutile, mais touchant, ce cahier est conservé dans les archives familiales.

Un dimanche d’août 1865, Angèle restée à Lyon, raconte à sa sœur Marie :

« Il pleut à grande verse. Tiens ! voilà le tonnerre, décidément c’est un orage. Pourvu que vous n’ayez pas ce temps-là »




Elle décrit ses activités :

 « Aujourd’hui, j’ai fait une lessive considérable, et demain, je passerai ma matinée à repasser. »

« J’ai été aux Vêpres, nous sommes restées au chapelet. […] alors je suis rentrée, j’ai préparé le dessert. »



Les confitures

Le 1er juillet 1893, Zélia confie à ses nièces :

« Je suis bien occupée dans ma maison ces jours-ci ; je renouvelle toutes mes provisions de confiture, je fais réparer toutes les petites choses détraquées dans l’appartement, je veux encore faire ramoner mes cheminées, et faire mettre le gaz à ma salle à manger et il me faut compter sur Gabriel pour rien. »

Et la semaine suivante,

« J’ai sur le feu des confitures d’abricot que je veux un peu surveiller »



Au XIXe siècle, des femmes épistolières.

Il est intéressant de lire C Dauphin qui a étudié un sujet proche du mien dans Une correspondance familiale au XIXe siècle[1].

« L’écriture prend place dans le temps plein des femmes, parmi les autres occupations reconnues. » (p.178).

On disait à cette époque : « Les femmes sont naturellement douées pour écrire des lettres… »

C. Dauphin (p.116) dénonce le stéréotype de la femme épistolière.

« À quelques nuances près, l’écriture de lettres devient un devoir prescrit à toutes. Puisque les femmes, par incapacité naturelle et par respect pour les mœurs ne peuvent avoir accès à la littérature et à la science, ou sinon à titre exceptionnel, puisqu’elles doivent éviter de briller dans ces domaines, il ne leur reste que la correspondance pour exercer leurs talents. 

Comme elles sont par ailleurs “attachées presque exclusivement pendant le cours de la vie aux devoirs modestes et sacrés de la famille”, la correspondance devient une tâche obligatoire de la maîtresse de maison au même titre que l’éducation des enfants, la direction des domestiques ou la visite aux pauvres. Il s’agit moins d’ailleurs d’exercer des talents littéraires que d’entretenir les relations de parenté et de cultiver les conduites de civilité. »

Dans les familles bourgeoises, les femmes sont éduquées pour écrire, mais ce rôle se retrouve aussi dès que la maîtresse de maison est capable de s’exprimer par écrit.

Une étude de Valérie Feschet [2] met en évidence le rôle des lettres dans la cohésion du groupe familial lorsque les frères et sœurs émigrent de la campagne vers la ville.

Ces ouvrages m’ont aidée à comprendre les correspondances qui font l’objet de ce challenge.

 


[i] Cécile Dauphin, Pierrette Lebrun-Pezerat, Danièle Poublan, Ces bonnes lettres. Une correspondance familiale au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1995.

[ii] Valérie Feschet, S’écrire en famille, des sentiments déclinés : la correspondance rurale en Provence alpine au XIXe siècle in La correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, sous la direction de Roger Chartier, Fayard, 1991.

 

2022-11-18

P_ Pigeon-voyageur

 Pigeon vole,  vole pour apporter les messages.

    Paris est assiégé. Nos cousins sont inquiets, car ils ne reçoivent plus nos lettres.

Augustin pensait que la guerre ne durerait pas. Il disait que nous avions de quoi subsister, mais nos réserves s’épuisent. On souffre du froid.

Augustin et Zélia sont inquiets pour leurs fils. 

Gabriel est mobilisé sur les fortifications. 

Denis travaille sur les ponts. 

Vole, Prodigieux Pigeon !

et apporte-nous quelques nouvelles de la famille de province !


 

Cette dépêche est partie de Lyon, le 17 janvier 1871 pour Paris. La capitale était assiégée par les Prussiens depuis septembre 1870.

 

Les familles Falcouz, Perouse, Torombert … envoient des nouvelles aux cousins Pérouse :

 

René, bachelier, bien

René Madier a 18 ans. Il est le fils de Natalie, la sœur de Zélia, mariée à Joseph Madier. Est-ce lui qui signe ou son père ?

Jane, Alix accouchées, filles, remises.

Jeanne, épouse d’Honoré, a donné naissance à une fille Suzanne, le 22 décembre 1870.

Qui est Alix ?

 

Ernest est le frère de Zélia. Ce doit être lui qui expédie aux bons soins de pigeons voyageurs, les messages ci-dessous pour rassurer sa sœur. 

Depuis Ferney-Volaire, le 28 novembre :

 

et depuis Valence, le 19 décembre 1870 :

 

Ces messages, je les ai trouvés sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5499951n 

Dans le Recueil des dépêches télégraphiques reproduites par la photographie et adressées à Paris au moyen de pigeons voyageurs pendant l'investissement de la capitale (1870-1871), du 27 septembre 1870 au 1er février 1871, pendant l’investissement de Paris par les troupes allemandes.

Les communications télégraphiques entre la France et Paris ont été interrompues ; il y fut suppléé autant que possible par des pigeons-voyageurs chargés du port des dépêches. Exclusivement consacrés au service officiel, les messagers ne portaient d’abord que des dépêches écrites à la main sur du papier pelure en plusieurs exemplaires. […]

On employa ensuite la photographie sur micro films.

La possibilité de faire arriver à Paris un assez grand nombre de dépêches suggéra au Directeur Général la pensée de mettre ce mode de communication au service du public, […] Le 8 novembre 1870. […]

Les pellicules, au moment de leur expédition, étaient roulées sous la forme d’un cylindre de 4cm de longueur et insérées dans un tuyau de plume dont on perçait les extrémités pour y passer un fil de soie cirée au moyen duquel on l’attachait fortement à une des maîtresses plume de la queue des messagers.

Les volées de pigeons lancés étaient ordinairement de six courriers, quelquefois de plus, mais jamais de moins que trois. Chacun portait dans un seul tube à peu près les mêmes dépêches.[…]

Un pigeon portait environ 2 400 dépêches, et plus tard 22 000 à 23 000 dépêches.

Cette quantité considérable de transmissions portées par un seul pigeon, a permis de renouveler les envois un nombre de fois d’autant plus grand que l’arrivée des messagers était incertaine, et que les accusés de réception venus de Paris, par ballon montés, n’étaient pas toujours explicites.


Allez-vous recevoir des nouvelles de vos cousins apportés par des pigeons voyageurs? Regardez ce registre, avez-vous trouvé des messages qui vous touchent ?


2022-11-17

O_ Oral ou écrit

 

Lorsque parler est trop difficile, on peut écrire :

« Je ne trouve plus en moi aucun mot à pouvoir vous dire de vive voix »

écrit Ange Perratone à celle qu’il souhaite épouser.


C’est un petit papier qui aurait dû être jeté : « Prière de faire disparaitre le présent après lecture pour toute sécurité… »

Françoise l’a conservé, elle qui l’a plié en huit et rangé dans un minuscule coffret de bijou. Celui contenant sa bague ?


Ange, on l’appelle Angelo dans sa famille à Graglia, leur village du Piémont.

Ange

Ils sont nombreux ses cousins à travailler sur les chantiers. Depuis plusieurs générations, les habitants de la province de Biella sont spécialisés dans la construction des routes, des ponts et des tunnels. En 1884, Ange est surveillant de travaux. Il crée en 1896 une des plus grandes entreprises du bâtiment de Savoie. 

 

Si Françoise agrée sa demande, Ange va fonder une famille à Chambéry. Alors, il sait que cette lettre mérite beaucoup d’attention, il choisit ses mots dans un français parfait. Il vit en Savoie depuis quelques années, comme plusieurs de ses cousins. A cette époque, ils n'oublient pas encore de retourner dans la famille en Italie. Certains se sont mariés avec une française, ou bien ils ont l'intention de le faire. 

Il s’agit de convaincre Françoise : apparemment, elle tarde à accepter de l’épouser, pour je ne sais quelle raison qu’Ange semble comprendre.

 

Françoise

 

Ange 33 ans, il est déterminé à faire valoir ses atouts. Il a l’intention de faire le bonheur de Françoise. 

« Soyez persuadée Mademoiselle que de mon côté j’y mettrai toutes ma force et tout mon vouloir pour vous rendre la plus heureuse que je pourrai […] »

Il l’engage, si elle le souhaite, à prendre des renseignements sur son compte.

« Comme je vous ai dit verbalement, prenez sur moi touts les renseignements que vous pourrez juger nécessaires […] J’en ai nul doute j’en sortirai je crois avec honneur.

Question sanitaire celle qui doit le plus préoccuper notre esprit pour ceux à venir vous pourriez en faire de même et je vous donnerai même tous les renseignements nécessaires pour faciliter vos recherches à ce sujet. » 

 


 « Si vous pouviez lire ce qui se passe en moi en ce moment, certe vous seriez moins à ésiter sur la décision à prendre à cet égard et vous pourriez en vous prononçant faire parfois deux heureux pour toute une vie entière. » 

 


Françoise a 25 ans, sa vie va changer, car le 28 août 1884, elle lui dit oui officiellement. Nous sommes heureux de ce mariage, puisque ce sont les sosas 18 et 19 de nos enfants.


Graglia, Piemont, Italie

Je ne sais si Françoise et ses filles ont été dans ce joli village de Graglia ? Nous y avons été bien accueillis et j’aimerais y retourner à la recherche de la famille d’Angelo.  


2022-11-16

N_ Noces

 

Enthousiaste et plein d’espoir, Honoré va faire sa demande au père d’Eliza.



Le 10 octobre 1813, il prépare le brouillon de sa lettre ; très concentré, il pèse ses mots, réfléchit, écrit, rature, et ne peut se retenir de sourire.  

 « Monsieur et respectable ami, »

Un peu formel, mais la formule semble convenir. Jean est-il l’ami d’Honoré avant d’être son futur beau-père ? Tous les deux sont avocats. Jean est deux fois plus âgé que lui ; Honoré a 26 ans et la fougue d’un jeune homme amoureux. 

Quelques lignes plus bas, il ose « Monsieur et tendre ami » et il termine avec ces mots : « Je vous embrasse bien tendrement et suis votre respectueux ami. »   

C’est une correspondance d’hommes, même si Eliza est concernée, elle ne sera avertie que plus tard.

Eliza n'a que 18 ans, Honoré apparaît très séduisant, bien sûr, elle s’empressera de l’accepter pour époux. 


Les sentiments

« Faites-lui part de mes sentiments ; il me serait trop doux de penser qu’elle peut les partager. »



« faites agréer à Mademoiselle Eliza mes sentiments de l’estime la plus douce ; ayez la bonté de lui dire que je lui offre mon un cœur [ligne barrée] plein de vous, de votre estimable compagnie, plein d’elle-même et que je ne puis lui offrir rien de plus cher. »



Le souci de la conscription

« Il circule ici des bruits de conscription fâcheux ». La mère d’Honoré s’inquiète, c’est elle qui lui a demandé d’en parler à Jean. Il est évident qu’un mariage arrangerait la situation de son fils.


Une alliance entre deux « affaires d’intérêt ».

« Si nous assurions notre alliance, cela ne vous gênerait nullement pour ce qui regarde nos affaires d’intérêt, vous auriez le même loisir de vous en occuper. Ayez la bonté d’y réfléchir et de m’en dire votre pensée ».

Honoré s’exprime avec assurance, il connait les affaires et parle d’égal à égal avec son futur beau-père qui personnellement, m’aurait fort  impressionnée par son autorité, son intelligence et sa position sociale.


Homme doux et sensible, Honoré a tenu sa promesse de rendre sa femme heureuse. Sa fille Virginie lui était très attachée. Deux siècles plus tard, sa famille conserve de lui le souvenir d’un ancêtre bon, mort trop jeune, et apprécié par ses qualités.


Le coffret d'Honoré


Réponse de Jean G. le futur beau-père, le 20 octobre 1813.

« Votre lettre en date du 10, ne m’est parvenue que le 18, et a été reçue avec un grand plaisir". Dès la première ligne, Honoré est rassuré, malgré l’attente un peu trop longue.



Jean se comporte en père attentif, soucieux de ménager la tranquillité de sa fille. Il ne lui a pas encore annoncé la demande. Cependant, il se montre confiant.

« Ses sentiments pour vous nous sont assez connus : plus d’une fois, ils ont échappé à sa candeur. En nous disant oui, elle ne nous apprendrait rien. Peut-être convient-il de lui laisser encore quelques jours, et jusqu’à votre première apparition, la paix de l’âme. Sa maman au reste en jugera. »

Alors qu’il semble enclin à précipiter les noces, Jean laisse sa femme décider, et lui même reste en retrait pour quelques jours. D’ailleurs, il fait preuve d’une grande délicatesse envers le futur couple.

« Je ne sais point encore si nous ne vous réserverons pas le plaisir de dire à Eliza le premier mot qu’elle doive entendre sur nos projets.»

La conscription

Le mariage pourrait être une solution pour éviter la conscription, même si le jeune homme n’est pas immédiatement concerné. Il reste préservé en tant que fils unique de veuve puisque son frère est mort "à la suite des armées".

« Le mariage au reste vous affranchirait sans doute de tout autre appel ». Jean estime important qu’il soit programmé au plus vite.

 

L’affaire se trouve rondement menée, un mois jour pour jour après la réponse du père, la noce est célébrée le 20 novembre 1813.

2022-11-15

M_ Mise en page

 

Économie de papier, graphisme, originalité,  l’écriture croisée rend les lettres de Joséphine de plus en plus illisibles.

 



Elle a pris une feuille de papier à lettres qu’elle a pliée en deux, ce qui fait quatre pages. Elle les a remplies d’une écriture ferme en utilisant l’espace recto verso, au maximum.

Mais, Joséphine avait tant de choses à raconter à ses filles, elle n’hésite pas à faire une rotation de 45°, elle continue à s'étaler dans les marges, elle redescend le long de la première page, tant pis si les lignes se croisent, ensuite elle retourne encore la feuille de bas en haut.

Ce remplissage est admis à cette époque, nous n’oserions plus aujourd’hui.

Joséphine est instruite, les fautes d’orthographe sont rares dans ses lettres que j’ai pu lire. Elle écrit au crayon de papier et ne fait guère de rature.


Joséphine expédie cette lettre de Paris, le 29 août 1900. Elle a été invitée chez la tante Zélia pour visiter l’Exposition Universelle. Elle a retrouvé son frère Augustin et sa sœur Jeanne avec leurs conjoints ; elle donne des nouvelles de chacun d'eux à ses enfants qui sont restées à Lyon. À cette époque, Joséphine est âgée de 42 ans, elle est veuve depuis presque deux années, ses quatre filles ont entre 19 et 5 ans.

 


Sur cette photographie prise après 1900, Joséphine se tient debout au milieu de la fratrie qui entoure leur mère. Ses filles se cachent dans l’escalier pour ne pas déranger leurs oncles et tantes.


✉✉✉✉✉✉✉✉✉✉

Ce samedi 29 mars 1902,

 Ma chère petite Thérèse



Lettre de Joséphine F. à Thérèse (sosa 11).

Voilà une lettre bien remplie ! Joséphine a tant à confier à sa fille.

Les lignes se croisent comme un tissage. C'était admis puisqu'il s’agit d’une correspondance entre proches.

En effet, l’aération de la page est proportionnelle avec la distance sociale. Les lettres administratives doivent avoir des marges plus larges, et dans ce cas-là on ne se permettrait pas un post-scriptum. La familiarité se lit dans les blancs de la marge, dans les espaces entre la tête et le corps de la lettre ou dans la signature.

 

Ce feuillet plié en huit formait un petit rectangle, peut-être glissé dans une toute petite enveloppe que Thérèse a dû recevoir avec plaisir, mais elle a déchiffré laborieusement l'écriture croisée.


💬

La lettre d’une mère.

Avez-vous reçu des lettres de votre maman ? La mienne n’a pas eu beaucoup d’occasions de m’écrire et pour ma part, ce sont des messages brefs que j’envoie sur les téléphones de mes enfants. Je ne me permettrais pas d’écrire une lettre quasi illisible comme celle-ci.


Voir aussi :

Joséphine au cœur usé 

2022-11-14

L_ Lire, relire, attendre, espérer

 

L



’attente du passage du facteur remplit ses journées d’un espoir fragile, suivi d'une déception en ouvrant la boîte vide.

Lire, relire les lettres d’André, puis lui écrire en lui demandant des nouvelles, poster des lettres, tel est le quotidien de Marie pendant les longs mois de la Grande Guerre.


Son deuxième enfant est né en août 1914. Elle a 24 ans, elle doit gérer la vie quotidienne à Lyon sans son mari. André est officier dans une ambulance proche du front. Il n’a guère le temps d’écrire, et certainement pas le cœur à raconter ce qu’il vit, ce que la censure ne permettrait pas d’ailleurs. Sa jeune épouse se montre très inquiète, elle est fatiguée par de "fréquents réveils nocturnes, suivis d’insomnies à penser aux dangers de la guerre".

 

Marie écrit tous les jours, elle reçoit « presque une lettre tous les 3 ou 4 jours. »

« Moi, je ne reste jamais plus de 2 jours sans t’écrire », dit-elle.

Elle n’envoie pas toutes les lettres qu’elle rédige, « la raison est que j’en ai déchiré et brûlé l’autre soir une de huit pages, immense où je m’étais trop laissée aller à être triste »

Marie patiente en relisant le dernier message d’André. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé depuis !

 

12 novembre 1915

« Je ne peux pas comprendre pour quelle raison tu me laisses une semaine entière sans nouvelles ; est-ce manque de temps, as-tu changé d’occupations, d’endroit peut-être, ou n’es-tu pas bien portant et pas en train d’écrire ? As-tu des ennuis, des tristesses, je ne pense pas parce que j’espère que tu les aurais confiés à ta petite femme qui souffre tant de ne rien savoir comme ça. »

 

Au fil des mois, Marie devient moins naïve en ce qui concerne la réalité de la guerre, André lui a raconté certaines choses lors de sa dernière permission. Elle connait des familles endeuillées. Elle suit les actualités, elle en discute avec ses parents.  



 16 octobre 1916 

« Mon ami chéri,

Après quatre jours sans une seule lettre ce qui était bien attristant et finissait par m’inquiéter beaucoup, ce matin je viens de recevoir enfin un petit mot de toi, qui tout en me rassurant me déconcerte un peu ! Quelle brièveté et quel manque absolu de détails ! Pourquoi dis-tu qu’il est impossible que tu m’écrives régulièrement ces temps-ci ? […]



Alors pourquoi ne pourrais-tu pas envoyer de tes nouvelles. Au moins tous les deux jours ? […]

Dis-moi aussi si tu es un peu en danger, si vous risquez beaucoup là où vous êtes ; je t’assure que je suis courageuse tant que je pense que j’aimerais mieux, tellement mieux savoir ce qu’il en est. » 



La plupart de ses lettres présentent cette tonalité de reproches anxieux et d'inquiétude pour cet homme qu'elle aime. Il devait être difficile à André de la tranquilliser. Nous ne connaissons pas les réponses qu’il donne. Le couple n'a conservé que la correspondance féminine. Elle a lui a envoyé 783 lettres qui racontent la vie quotidienne à Lyon durant la guerre de 1914-1918.

Elles ont été archivées dans ce précieux tiroir bleu que l'on m'a prêté.



 Voir aussi la correspondance de Marie:

G- Grande Guerre 1914-1918

Promenade vers la place Bellecour en 1915

Une correspondance 1GM

2022-11-12

K_ Carte postale

 La grande boucle 

ou le trajet d’une carte postale centenaire



Le #Geneathème me donne l’occasion de remettre à l'honneur cette carte postale
et d’essayer de comprendre la grande boucle qu’elle a parcourue depuis 1915.




Elle m’a été envoyée par une très vieille et lointaine cousine qui est décédée il y a deux ans. 
Ces mots tracés de sa main l’accompagnaient.

« Quelle coïncidence ! … Nos pensées se rejoignent puisque j’allais vous écrire et vous envoyer cette carte postale trouvée au fond d’un tiroir et qui doit représenter votre quartier… D’après l’écrit, elle est centenaire et je suppose qu’elle était destinée à une connaissance de pays ou de l’armée à cette époque. »

Il se trouve que le paysage de Lyon m’est familier. Il a très peu changé depuis cent ans et l’on peut reconnaître chaque immeuble le long du quai de Saône. La photo a été prise depuis le pont de Serin. Le trafic des bateaux sur la Saône était plus important, l’un est arrêté sur le port de la Chana, deux autres remontent la rivière. La colline de Fourvière est restée aussi verte que sur cette vue colorisée.

Qui a envoyé cette carte ?
Nous ne le savons pas, le scripteur n’a pas signé.
La date est mentionnée « le 9/12/1915 à St-Genis-Laval »,
mais peut-être ce soldat l’a envoyée plus tard, alors qu’il était déjà loin de Lyon.
« Je suis parti au front » dit-il plus loin, ajoutant qu’il veut visiter Troyes : « Dimanche 12 décembre je pense allé à trois [sic] »

A qui était-elle destinée ?
Il s’adresse à un « Cher Ami » et termine par cette formule :
« En attendant de tes nouvelles reçois cher Ami une cordiale poignée de mains »
Le A majuscule témoigne d’une grande amitié entre ces deux hommes. C’est remarquable, car il omet d’en mettre aux noms de villes.

Vers quoi court-elle cette écriture fine et légère ?

Cette carte postale a été mise sous enveloppe qui n’a hélas pas été jugée digne d’être conservée, elle aurait indiqué le nom du destinataire.
Comme la plupart des soldats au front, le scripteur n’avait pas d’encre, il a utilisé un crayon papier léger. Il a rempli d’une écriture fine et serré les deux colonnes de la carte sans laisser de marges, il a ensuite utilisé l’espace au-dessus pour les salutations.
Les barres des T rayent, griffent et s’envolent vers le haut.

J’ai dit hâtivement que l’auteur n’avait pas signé, mais en lisant attentivement l’avant-dernière ligne, celle qui est placée tout en haut de la carte, on découvre : ton copain Auguste Roux (?) (copaïs = "connaissance du pays" ?) La signature se glisse dans le corps du texte.


clic pour agrandir, si vous voulez m'aider à mieux lire...






Cher Ami.
J’ai reçu avec plaisir de tes nouvelles il y a deux ou trois jours. Je vois que tu ait toujours en très bonne santé. Seulement sur ta carte tu ne me dis pas si tu as reçu la carte que je t’ais envoye de lyon. Je vais t’annoncer que je ne suis plus à Lyon. Je suis parti au front car il y a un auxilliaire qui m’as remplacé pour travailler. Enfin je fais la manœuvre
Nous ne sommes pas très mal, d’ailleurs il ne fais pas froid encore. Dimanche 12 décembre je pense allé à trois alors j’en profiterai pour allé voir Mr(?) Sapet. As-tu tes reçu de ces nouvelles ainsi que celle de Lieffait.
Tu m’écriras dès que tu auras reçu ma carte car ? ta carte datée du 18 novembre.
En attendant de tes nouvelles reçois cher Ami une cordiale poignée de mains. ton copain Auguste Roux 
Envoie moi une vue du pays où tu est, si tu trouves



J’ai fait de mon mieux pour comprendre le sens de ce message, sans garantir des erreurs d’interprétation. Si les lecteurs de ce billet veulent faire des suggestions, cela m’intéresse.  


Que nous apprend cette lettre ?
Peu de choses finalement. Pour l’heure, les hommes sont tous deux en bonne santé. Ce qui est rassurant !
Comme souvent dans les correspondances, et plus encore en temps de guerre lorsque l’acheminement des courriers est fluctuant, les sujets majeurs sont la demande de nouvelles, la réception et l’envoi des cartes. Ce qui peut apparaître décevant au lecteur contemporain faisait partie des usages et des demandes dans les missives de cette époque. C’est l’échange basique que l’on connait : ça va ? t’es où ? écris-moi !

Est-il mort à la Grande Guerre ?
Dans la liste des Morts pour la France, j’ai cherché, tout en souhaitant ne pas le trouver, cet Auguste Roux. Il y a 42 homonymes, aucun n’est natif de l’Ardèche. Ma cousine ardéchoise suppose que c’était une « connaissance du pays » d’un parent de sa famille.
Alors, ce poilu ne serait pas mort au combat ?

100 ans plus tard, le voyage de la carte

Il serait bien étonné, Auguste, si je lui disais que cette carte postale est finalement arrivée justement à l’endroit où la photo a été prise.
Peut-être, ce soldat l’a-t-il achetée lors d’une permission à Lyon où il serait monté à Fourvière. On sait qu’il souhaite précisément des vues des endroits traversés. Il a commencé à écrire à St-Genis-Laval où devait se trouver sa garnison. Puis, la carte est restée dans son sac jusqu’aux environs de Troyes. Elle a été expédiée dans un village de l’Ardèche, peut-être Pailharès, ou Saint-Barthélemy le Plain…
Pourquoi a-t-elle été conservée si longtemps ?
L’ami était cher, le soldat a dû lui envoyer plusieurs cartes postales, et puisque celle-ci est particulièrement belle, on l'a gardée …

Marguerite l’ayant trouvée dans son grenier a su en prendre soin ; elle a eu la gentillesse de me l’envoyer. Mille fois, cette carte aurait pu être perdue. Elle devient encore plus précieuse à mes yeux depuis que Marguerite nous a quittés.